Skip to main content

Full text of "Un pèlerin d'Angkor [par] Pierre Loti"

See other formats


i 


^ 


7^7-? 


N  PÈLERIN  D'ANGKOR 


CALMANN-LÉVY,  ÉDITEURS 


DU  MÊME  AUTEUR 
Format  grand  in-18. 

AD    MAROC 1   vol. 

AZIYADÉ 

LE   CHATEAU   DE    LA    B  ELLE-AU-B  OIS-DORMANT  . 

LES    DERNIERS    JOURS    DE    PÉKIN    

LES    DÉSENCHANTÉES 

LE    DÉSERT 

l'exilée 

FANTÔME    d'orient 

FIGURES    ET    CHOSES     QUI    PASSAIENT 

FLEURS    d'ennui 

LA    GALILÉE 

l'iNDE    (sans    LES    ANGLAIS) 

JAPONERIES    d'automne 

JÉRUSALEM •     .     .     . 

LE    LIVRE    DE    LA    PITIÉ    ET    DE    LA    MORT     .     .     . 

MADAME    CHRYSANTHÈME   

LE    MARIAGE    DE    LOTI 

MATELOT 

MON    FRÈRE    YVES      

LA    MORT    DE    PHILjE 

PAGES    CHOISIES 

PÊCHEUR    d'iSLANDE 

PROPOS    d'exil 

RAMUNTCHO     

RAMUNTCHo,  pièce 

REFLETS    SUR    LA    SOMBRE     ROUTE 

LE    ROMAN    d'un    ENFANT 

LE    ROMAN    d'un    SPAHI 

LA    TROISIÈME    JEUNESSE    DE    MADAME    PRUNE. 
VERS    ISPAHAN 

Format  in-s»  cavalier. 
ŒUVRES  COMPLÈTES,  tomes  I  à  XI H  vol. 


Éditions  illustrées. 

PÊCHEUR  d'islande,  format  in-8°jésus,  illustré 
de  nombreuses  compositions  de  É.  Rudaux  .   .     1  vol, 

les  trois  DAMES  DE  LAKASBAH,  format  in-16 
colombier,  illustrations  de  Gervais-Courtelle- 
MONT 1     

LE  MARIAGE  DE  LOTI,  format  in-S»  jésus.  Illus- 
trations de  l'auteur  et  de  A.  Robaudi 1     — 


B.   GREVIN  ^  IMPRIMERIE  DE  LAGNY 


PIERRE    LOTI  (r.^eoJ. 


DE    L  ACADEMIE    FRANÇAISE 


UN 


PÈLERIN  D'ANGKOR 


s.)  C  •  L   } 


PARIS 
GALMANN-LÉVY,   ÉDITEURS 

3,     RUE    AUBER,     3  ,-,    "X     l 


(o 


\3 


(^ 


/6/^^ 


Droits  de  reproduction  et  de  traduction  réservés  pour  tous  les  pays. 


Copyright,  1912,  by  Galmann-Lévt, 


//  a  été  tiré  de  cet  ouvrage 
CENT    EXEMPLAIRES    SUR    PAPIER    DE    HOLLANDE 

et 

VINGT-CINQ    EXEMPLAIRES    SUR    PAPIER    IMPÉRIAL   DU    JAPON, 
tous  numérotés. 


A 

MONSIEUR  PAUL  DOUMER 

Cher  ami, 

Vous  gouverniez  là-bas  —  et  avec 
quelles  facultés  merveilleuses  !  —  la  der- 
nière fois  que  j'y  suis  allé.  Je  dois  à  votre 
hospitalité  exquise  d'avoir  pu,  en  très 
peu  de  jours,  pénétrer  jusqu'à  Angkor  ; 
veuillez  donc  accepter  la  dédicace  de 
ce  récit,  comme  un  témoignage  de  mon 
affectueuse  reconnaissance,  et  aussi  de 
mon  admiration. 

Et  puis,  pardonnez-moi  d'avoir  dit  que 
notre  empire  d' Indo-Chine  manquerait  de 
grandeur  et  surtout  manquerait  de  stabi- 


—  II  — 

lité,  —  quand  vous  avez  travaillé,  si  glo- 
rieusement et  pacifiquement,  pour  lui 
assurer  de  la  durée  !  Que  voulez  vous,  je 
ne  crois  pas  à  l'avenir  de  nos  trop  loin- 
taines conquêtes  coloniales.  Et  je  pleure 
tant  de  milliers  et  de  milliers  de  braves 
petits  soldats,  qu  avant  votre  arrivée  nous 
avons  couchés  dans  ces  cimetières  asiati- 
ques, alors  que  nous  aurions  si  bien  pu 
épargner  leurs  vies  précieuses ,  ne  les  ris- 
quer que  pour  les  suprêmes  défenses  de 
notre  cher  sol  français... 

PIERRE    LOTI. 


UN 

PÈLERIN  D'ANGKOR 


Je  ne  sais  pas  si  beaucoup  d'hommes 
ont  comme  moi  depuis  l'enfance  pres- 
senti toute  leur  vie.  Rien  ne  m'est  arrivé 
que  je  n'aie  obscurément  prévu  dès 
mes  premières  années. 

Les  ruines  d'Angkor,  je  me  souviens  si 
bien  de  certain  soir  d'avril,  un  peu  voilé, 
où  en  vision  elles  m'apparurent  !  Cela  se 
passait  dans  mon  «  musée  »  d'enfant,  — 


2  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

très  petite  pièce,  en  haut  de  ma  maison 
familiale,  où  j'avais  réuni  beaucoup  de 
coquillages,  d'oiseaux  des  îles,  d'armes  et 
de  parures  océaniennes,  tout  ce  qui  pou- 
vait me  parler  des  pays  lointains.  Or  il 
était  décidé  tout  à  fait  à  cette  époque,  par 
mes  parents,  que  je  resterais  près  d'eux, 
que  jamais  je  n'irais  courir  le  monde, 
comme  mon  frère  aîné  qui  venait  de  mou- 
rir là-bas  en  Extrême-Asie. 

Ce  soir-là  donc,  écolier  toujours  inat- 
tentif, j'étais  allé  m'enfermer  au  milieu 
de  ces  choses  troublantes,  pour  flâner 
plutôt  que  de  finir  mes  devoirs,  et  je 
feuilletais  des  papiers  jaunis,  revenus  de 
rindo-Chine  dans  les  bagages  de  mon 
frère  mort.  Des  carnets  de  notes.  Deux 
ou  trois  livres  chinois.  Ensuite  un   nu- 


UX    PELERIN    D  ANGKOR 


méro  (le  je  ne  sais  quelle  revue  coloniale 
où  était  contée  la  découverte  de  ruines 
colossales  perdues  au  fond  des  forêts  du 
Siam  ;  il  y  avait  une  image  devant  laquelle 
je  m'arrêtai  saisi  de  frisson  :  de  grandes 
tours  étranges  que  des  ramures  exotiques 
enlaçaient  de  toutes  parts,  les  temples  de 
la  mystérieuse  Angkor!  Pas  un  instant 
d'ailleurs  je  ne  doutai  que  je  les  connaî- 
trais, envers  et  contre  tous,  malgré  les 
impossibilités,  malgré  les  défenses. 

Pour  y  songer  mieux,  j'allai  m'accou- 
der  à  la  fenêtre  de  mon  «  musée  »,  celle 
de  toute  la  maison  d'où  l'on  voyait  le  plus 
loin;  il  y  avait  d'abord  les  vieux  toits  du 
tranquille  voisinage,  puis  les  arbres  cen- 
tenaires des  remparts,  au  delà  enfin  la  ri- 
vière par  où  les  navires  s'en  vont  à  l'Océan. 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


Et  j'eus  cette  fois  la  prescience  très 
nette  d'une  vie  de  voyages  et  d'aventures, 
avec  des  heures  magnifiques,  presque  un 
peu  fabuleuses  comme  pour  quelque 
prince  oriental,  et  aussi  des  heures  misé- 
rables infiniment.  Dans  cet  avenir  de 
mystère,  très  agrandi  par  mon  imagina- 
tion enfantine,  je  me  voyais  devenant  une 
sorte  de  héros  de  légende,  idole  aux  pieds 
d'argile,  fascinant  des  âmes  par  milliers, 
adoré  des  uns,  mais  suspecté  et  honni  des 
autres.  Pour  que  mon  personnage  fût 
plus  romanesque,  il  fallait  qu'il  y  eût  une 
ombre  à  la  renommée  telle  que  je  la  sou- 
haitais... Cette  ombre,  que  serait-ce 
bien?...  Quoi  de  chimérique  et  d'effa- 
rant?... Pirate  peut-être...  Oui,  il  ne 
m'eût  pas  trop  déplu  d'être  soupçonné  de 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


piraterie,   tout    là-bas,    sur   des   mers   à 
peine  connues... 

Ensuite  m'apparut  mon  propre  déclin, 
mon  retour  au  foyer,  bien  plus  tard,  le 
cœur  lassé  et  les  cheveux  blanchissants. 
Ma  maison  familiale  serait  restée  pareille, 
pieusement  conservée,  —  mais  çà  et  là, 
percées  dans  les  murs,  des  portes  clan- 
destines conduiraient  à  un  palais  de  Mille 
et  une  Nuits,  plein  des  pierreries  de  Gol- 
conde,  de  tout  mon  butin  fantastique.  Et, 
comme  la  Bible  était  en  ce  temps-là  mon 
livre  quotidien,  j'entendais  murmurer 
dans  ma  tète  des  versets  d'Ecclésiaste  sur 
la  vanité  des  choses.  Rassasié  des  spec- 
tacles de  ce  monde,  tout  en  rentrant, 
vieilli,  dans  ce  même  petit  musée  de  mon 

enfance,  je  disais  en  moi-même  :   «  J'ai 

1. 


k 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


tout  éprouvé,  je  suis  allé  partout,  j'ai 
tout  vu,  etc..  »  —  Et,  parmi  tant  de 
phrases  déjà  tristement  chantantes  qui 
vinrent  alors  me  bercer  à  cette  fenêtre, 
l'une,  je  ne  sais  pourquoi,  devait  rester 
gravée  dans  mon  souvenir,  celle-ci  :  «  Au 
fond  des  forêts  da  Siam,  j'ai  vu  l'étoile 
du  soir  se  lever  sur  les  grandes  ruines 
d'Angkor...  » 

Un  coup  de  sifflet,  à  la  fois  impérieux 
et  doux,  me  fît  soudain  redevenir  le  petit 
enfant  soumis  qu'en  réalité  je  n'avais  pas 
cessé  d'être.  Il  partait  d'en  bas,  de  la 
cour  aux  vieux  mur  enguirlandés  de 
plantes.  Je  l'aurais  reconnu  entre  mille  : 
c'était  l'appel  coutumier  de  mon  père, 
chaque  fois  que  j'étais  légèrement  en 
faute.  Et  je  répondis  :  «  Je  suis  là-haut 


UN    PELERIN    D ANGKOR 


dans  mon  musée.  Que  veux-tu,  bon  père? 
Que  je  descende?  » 

Il  avait  dû  entrer  dans  mon  bureau  et 
jeter  les  yeux  sur  mes  devoirs  inachevés. 

—  Oui,  descends  vite,  mon  petit,  finir 
ta  version  grecque,  si  tu  veux  être  libre 
après  dîner  pour  aller  au  cirque. 

(J'adorais  le  cirque;  mais  je  peinais 
cette  année-là  sous  la  férule  d'un  profes- 
seur exécré  que  nous  appelions  le  Grand- 
Singe-Noir,  et  mes  devoirs  trop  longs 
n'étaient  jamais  finis.) 

Donc,  je  descendis  m'atteler  à  cette  ver- 
sion. La  cour,  nullement  triste  pourtant, 
entre  ses  vieux  petits  murs  garnis  de 
rosiers  et  de  jasmins,  me  sembla  trop 
étroite,  trop  enclose,  et  je  jugeai  trop 
nébuleux,  un  peu  sinistre  même,  le  cré- 


8 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


puscule  d'avril  •  qui  y  tombait  à  cette 
heure  :  j'avais  en  tête  le  ciel  bleu,  l'es- 
pace, les  mers,  —  et  les  forêts  du  Siam 
où  s'élèvent,  parmi  des  banians,  les  tours 
de  la  prodigieuse  Angkor. 


II 


Samedi,  23  novembre  4901. 


Environ  trente-cinq  ans  plus  tard. 

Une  pluie  chaude,  pesante,  torrentielle, 
se  déverse  de  nuages  plombés,  inonde  les 
arbres  et  les  rues  d'une  ville  coloniale 
qui  sent  le  musc  et  l'opium.  Des  Anna- 
mites, des  Chinois  demi-nus  circulent 
empressés,  à  côté  de  soldats  de  chez  nous 
qui  ont  la  figure  pâlie  sous  le  casque  de 
liège.    Une    mauvaise    chaleur   mouillée 


10  UX    PÈLERIX    d'aXGKOR 

oppresse  les  poitrines  ;  l'air  semble  la 
vapeur  de  quelque  chaudière  où  seraient 
mêlés  des  parfums  et  des  pourritures. 

Et  c'est  Saigon,  —  une  ville  que  je  ne 
devais  jamais  voir,  et  dont  le  nom  seul 
jadis  me  paraissait  lugubre,  parce  que  mon 
frère  (mon  aîné  de  quinze  ans)  était  allé, 
comme  tant  d'autres  de  sa  génération,  y 
prendre  les  germes  de  la  mort. 

Aujourd'hui,  il  m'est  depuis  longtemps 
famiher,  ce  Saigon  d'exil  et  de  langueur  ; 
je  crois  même  que  je  ne  le  déteste  plus. 
Quand  j'y  étais  venu  pour  la  première 
fois  —  déjà  un  peu  sur  le  tard  de  ma  vie 
—  combien  j'avais  trouvé  son  accueil 
tristement  étrange  et  hostile  !  Mais  je  me 
suis  fait  à  son  ciel  plombé,  à  l'exubérance 
de  ses  malsaines  verdures,  à  la  bizarrerie 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  H 

chinoise  de  ses  fleurs,  à  son  isolement  au 
milieu  de  plaines  d'herbages  semées  de 
tombeaux,  aux  petits  yeux  de  chat  de  ses 
femmes  jaunes,  à  tout  ce  qui  est  sa 
grâce  morbide  et  perverse.  D'ailleurs,  je 
m'y  sens  déjà  des  souvenirs,  comme  un 
semblant  de  passé  ;  j'y  ai  presque  aimé, 
j'y  ai  beaucoup  souffert.  Et  dans  son 
cimetière  immense,  envahi  d'herbes  folles, 
j'ai  conduit  plusieurs  de  mes  camarades 
de  campagne. 

A  mes  précédents  séjours,  nous  étions 
sur  un  perpétuel  qui-vive,  pendant  des 
expéditions  de  guerre,  en  Annam,  au 
Tonkin  ou  en  Chine  ;  impossible  de  trouver 
le  temps  d'une  profonde  plongée  dans 
l'intérieur  du  pays,  vers  ces  ruines  d'Ang- 
kor.  Mais  enfin,  pour  une  fois,  à  Saigon 


12  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

me  voilà  au  calme  ;  notre  action  maritime 
étant  terminée  dans  le  golfe  de  Pékin,  le 
lourd  cuirassé  que  j'habite  est  certaine- 
ment amarré  ici  pour  plus  d'un  mois, 
contre  le  quai  nostalgique,  près  de  cet 
arsenal  morne  et  quasi  abandonné  où  le 
sol  est  rouge  comme  de  la  sanguine  sous 
des  feuillées  trop  magnifiquement  vertes. 
Et  c'est  ce  soir,  après  de  si  longues 
années  d'attente,  que  je  pars  cependant 
pour  ma  visite  aux  grandes  ruines.  La 
pluietombe  sur  Saigon,  diluvienne  comme 
d'habitude;  tout  ruisselle  d'eau  chaude. 
Une  voiture  m'emmène  au  chemin  de  fer 
(il  commence  banalement,  mon  voyage) 
et  fait  jaillir  à  flots  une  boue  rougeâtre, 
sur  les  torses  nus  des  passants  ou  sur 
leurs  habits  de  toile  blanche.  Autour  de 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


13 


la  gare,  des  quartiers  où  l'on  se  croirait 
en  pleine  Chine,  bien  plutôt  qu'en  une 
colonie  française. 

Le  train  part.  Dans  les  wagons,  on 
étouffe  malgré  l'arrosage  de  l'averse.  Au 
crépuscule,  qui  est  plus  hùtif  sous  les 
épais  nuages,  il  nous  faut  traverser 
d'abord  de  mélancoliques  étendues  d'herbe, 
que  jalonnent  tant  de  vieux  mau- 
solées chinois  couleur  de  rouille  ;  toute  la 
Plaine  des  Tombeaux,  où.  déjà  l'on  y  voit 
gris  ;  n'était  cette  chaleur  persistante,  le 
soir  de  novembre  sur  ce  steppe  exotique 
serait  pareil  aux  plus  brumeux  soirs  de 
chez  nous.  Et  ensuite  la  nuit  nous  prend, 
dans  l'infini  des  rizières... 

Après  deux  heures  de  course,  le  train 
s'arrête  ;  nous  sommes  à  Mytho  et  c'est  la 


14  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

tête  de  ligne,  la  fin  de  ce  modeste  petit 
chemin  de  fer  colonial.  Ici,  changement  à 
vue,  comme  il  arrive  en  ces  régions; 
tous  les  nuages  ont  fondu  au  ciel,  et  le 
bleu  nocturne  s'étend  limpide,  merveil- 
leux, avec  son  semis  d'étoiles.  Nous 
sommes  auprès  d'un  grand  fleuve  tran- 
quille, le  Mékong;  pour  me  porter  d'abord 
au  Cambodge,  en  remontant  ces  eaux, 
une  mouche  à  vapeur  doit  m' attendre  par 
là,  non  loin.  La  route  qui  m'y  conduit,  le 
long  de  la  berge,  est  comme  l'avenue 
d'un  parc  soigné;  mais  les  arbres,  qui  la 
couvrent  de  leurs  branches,  sont  plus 
grands  que  les  nôtres,  et  les  lucioles  y 
font  danser  partout  leurs  feux  légers. 
Paix  et  silence;  le  lieu  serait  adorable, 
sans  cette  lourdeur  de  l'air  toujours,  et 


UN    PÈLERIN    d'aKGKOR  15 

ces  senteurs  alanguissantes.  Quelques 
lumières,  en  ligne  parmi  la  verdure, 
indiquent  les  rues,  les  allées  plutôt,  de 
l'humble  ville  provinciale  qui  fut  tracée 
d'un  seul  coup  sur  la  plaine  unie.  Et 
comment  dire  la  tristesse,  le  recueille- 
ment songeur,  pendant  les  nuits,  de  ces 
coins  de  France,  de  ces  semblants  de 
patrie  égarés  au  milieu  de  la  grande 
brousse  asiatique,  isolés  de  tout,  même 
delà  mer...  Par  petits  groupes,  des  soldats 
en  vêtements  de  toile  blanche  font  dans 
ce  chemin  leur  monotone  promenade  des 
soirs,  et,  en  les  croisant,  je  distingue  des 
voix  qui  ont  l'accent  de  Gascogne,  d'au- 
tres de  ma  province  natale  ;  pauvres  gar- 
çons, que  des  mamans  anxieuses  atten- 
dent au  foyer  trop  lointain,   et  qui  vont 


16  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

consumer  ici  une  ou  deux  des  plus  belles 
années  de  leur  vie!  Peut-être  y  laisse- 
ront-ils de  ces  métis,  qui  peu  à  peu 
infiltrent  le  sang  français  à  cette  inassimi- 
lable race  jaune  :  ensuite  ils  rentreront 
chez  eux,  anémiés  pour  longtemps  par  ce 
climat;  ou  bien  n'y  rentreront  pas,  mais 
s'en  iront  dormir  avec  des  milliers 
d'autres  dans  la  terre  rouge  de  ces  cime- 
tières, —  qui  sont  inquiétants  d'être  si 
vastes  et  si  envahis  d'herbes  folles... 

La  mouche  à  vapeur  appareille  dès  que 
je  suis  à  bord;  nous  commençons  à 
remonter  le  Mékong,  suivant  de  près  les 
rives  où  les  arbres  tendent  comme  un 
rideau  intensément  noir,  et  où  les  lucioles 
continuent  leur  danse  d'étincelles.  Avant 
d'atteindre  la  lisière  des  forêts  du  Siam, 


UN    PELERIN"    D  AXGKOR 


17 


j'auraiàtraverser  tout  l'État  du  Cambodge; 
mais  je  m'arrêterai  à  Pnom-Penh,  la  capi- 
tale du  bon  roi  Norodon,  où  j'arriverai 
dans  la  nuit  de  demain. 


m 


Dimanche,  2i  novembre  4904. 

Mon  petit  bateau  à  vapeur  toute  la  nuit 
a  refoulé  le  courant  du  fleuve  majestueux, 
et  marché  vers  le  Nord.  Le  lever  du  jour 
nous  trouve  continuant  la  même  naviga- 
tion paisible,  le  long  de  cette  brousse 
indo-chinoise  dont  les  interminables  ri- 
deaux étaient  si  noirs  sous  les  étoiles, 
mais  sont  devenus  si  éclatants  sous  le 
soleil.  Des  bananiers,  des  cocotiers,  des 


I 


U\    PÈLERIN    d'aXGKOR  19 

palétuviers,  des  bambous,  des  joncs, 
serrés  les  uns  aux  autres  en  masse  com- 
pacte et  sans  fin.  A  première  vue,  on  croi- 
rait qu'il  est  inhabité,  ce  pays;  à  mieux 
regarder,  cependant,  on  s'aperçoit  com- 
bien son  opulent  manteau  vert  est  déjà 
sournoisement  travaillé  en  dessous  par  le 
microbe  humain.  De  distance  en  distance, 
des  espèces  de  foulées,  comme  en  tracent 
les  fauves,  débouchent  de  dessous  bois  et 
vont  au  fleuve  ;  c'est  elles  qui  dénoncent 
d'abord  la  présence  des  villages;  quand 
on  passe  tout  auprès,  des  puanteurs  ani- 
males viennent  se  mêler  aux  senteurs  des 
plantes;  de  pauvres  cabanes  se  révèlent, 
blotties  parmi  les  branches,  et  des  hommes 
apparaissent,  bien  humbles  et  comme 
négligeables  sous  l'éternelle  verdure  sou- 


20  UX    PÈLERIN    d'aNGKOR 

veraine.  Annamites  grêles,  au  torse  cou- 
leur de  safran.  Jeunes  filles  souvent  gra- 
cieuses de  corps  et  de  visage,  mais  repous- 
santes dès  qu'elles  sourient,  à  cause  de 
ces  dents  laquées  de  noir  qui  font  res- 
sembler leur  bouche  à  un  trou  sombre. 
Une  très  petite  humanité  enfantine  et 
déjà  vieillotte  qui  n'a  guère  évolué  depuis 
l'ancêtre  préhistorique,  et  que  la  puis- 
sante flore  tropicale  dissimule  depuis 
des  siècles  dans  ses  feuillées. 

Beaucoup  de  pirogues  sur  ce  fleuve, 
des  pirogues  faites  chacune  d'un  tronc 
d'arbre  creusé.  Et,  partout  contre  les 
berges,  des  engins  primitifs  pour  la  pêche, 
sortes  de  claies  en  jonc,  en  bambou, 
affectant  diverses  formes  singulières;  la 
plupart  ressemblent  à  d'énormes  cocons 


UX    PÈLERIN    d'aXGKOR  21 

et  sortent  à  peine  du  fouillis  vert  pour  ne 
plonger  qu'à  moitié  dans  l'eau;  presque 
l'on  s'imaginerait  voir  les  chrysalides  d'où 
naissent  ces  bonshommes  jaunes  :  sortes 
de  vers,  de  mites,  qui  rongent  ici  l'admi- 
rable revêtement  des  plaines.  Et,  en  plus 
de  tant  de  pièges  tendus,  il  y  a  les  innom- 
brables oiseaux  pêcheurs,  aux  longues 
pattes,  au  long  cou,  au  long  bec  cruel 
toujours  prêt  à  saisir.  Hommes  et  échas- 
siers  guettent  ces  myriades  de  vies  silen- 
cieuses, rudimentaires,  qui  passent  dans 
le  fleuve;  de  toute  antiquité  leur  chair 
s'est  nourrie  de  la  chair  plus  froide  des 
poissons. 

Plus  d'une  fois  mon  pilote  s'égare, 
dans  la  monotonie  de  ses  rives  sans  cesse 
pareilles;   il   s'engage    dans    des     petits 


22  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

affluents  trompeurs,  bordés  toujours  des 
mêmes  rideaux  de  verdure.  Et  là  nous 
nous  échouons,  il  faut  rebrousser  che- 
min. 

Sur  le  soir,  le  type  humain  change.  Ces 
rares  habitants  des  berges,  entrevus  dans 
les  roseaux,  ont  le  type  plus  hindou,  plus 
aryen;  les  yeux  sont  grands  et  droits, 
avec  des  sourcils  bien  dessinés  ;  des  mous- 
taches ombragent  les  lèvres  des  hommes. 
Les  habitations  changent  en  même  temps, 
se  font  plus  hautes,  élevées  sur  pilotis. 
Nous  ne  sommes  plus  en  Cochinchine; 
nous  venons  d'entrer  au  Cambodge. 

Et,  à  une  heure  après  minuit,  nous 
nous  amarrons  à  un  quai,  devant  la  ville 
de  Pnom-Penh  qui  dort  sous  les  étoiles. 


VI 


Lundi,  25  novembre  4901. 


L'air,  ici,  est  déjà  moins  accablant  qu'à 
Saigon,  moins  chargé  d'électricité  et  de 
vapeur  d'eau.  On  se  sent  mieux  vivre. 

Et  une  mélancolie  tout  autre  émane  de 
cette  ville,  qui  est  perdue  dans  l'intérieur 
des  terres,  qui  n'a  ni  grands  navires,  ni 
matelots,  ni  animation  d'aucune  sorte. 
Voici  relativement  peu  d'années  que  le 
roi  Norodon  a  confié  son  pays  à  la  France, 


24  UX    PÈLERIX    d'aXGKOR 

et  déjà  tout  ce  que  nous  avons  bâti  à 
Pnom-Penh  a  pris  un  air  de  vieillesse, 
sous  la  brûlure  du  soleil;  les  belles  rues 
droites  que  nous  y  avons  tracées,  et  où 
personne  ne  passe,  sont  verdies  par  les 
herbes;  on  croirait  l'une  de  ces  colonies 
anciennes,  dont  le  charme  est  fait  de 
désuétude  et  de  silence... 

Aujourd'hui  cependant  se  trouve  être 
le  troisième  jour  de  la  traditionnelle  «  fête 
des  eaux  »,  et,  le  soir,  quand  le  soleil 
tourne  au  rouge  de  cuivre,  les  bords  du 
grand  fleuve  tout  à  coup  s'animent.  Dans 
l'une  des  jonques  royales,  dont  l'avant 
représente  l'énorme  tête  d'un  monstre 
de  rêve  cambodgien,  j'assiste,  en  com- 
pagnie d'une  vingtaine  de  Français  et  de 
Françaises  en   résidence   d'exil  à  Pnom- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  25 

Penh,  au  défilé  des  longues  pirogues  de 
course  ;  elles  passent  dans  des  remous 
furieux  d'écume,  menées  par  des  hommes 
demi-nus  qui  pagayent  debout  en  de 
belles  attitudes,  s'excitant  par  des  cris. 


Mardi,  26  novembre  1901. 

A  l'écart,  sur  la  rive  du  fleuve,  les 
vastes  quartiers  du  roi  s'étendent,  envi- 
ronnés de  silence  ;  avec  leurs  préaux  dé- 
nudés, ils  forment  comme  une  sorte  de 
clairière  au  milieu  de  ce  pays,  à  côté  de 
cette  viile  que  les  arbres  envahissent,  et  les 
chemins  de  terre  rougeâtre  qui  les  entou- 
rent sont  criblés  de  larges  empreintes  par 
la  promenade  quotidienne  des  éléphants. 


UX    PÈLERIN    d'aXGKOR  27 

Aujourd'hui,  au  premier  soleil  de  six 
heures  et  demie  du  matin,  errant  seul,  je 
franchis  la  porte  d'une  cour  de  ce  palais, 
une  cour  qui  est  très  grande  et  pavée  de 
blanc  ;  au  milieu,  isolée  dans  ce  vide  si 
clair,  une  svelte  pagode  blanche  et  or, 
dont  le  toit  se  hérisse  de  pointes  d'or,  et, 
isolés  aussi  sur  les  côtés  de  cette  petite 
solitude,  deux  hauts  clochetons  d'or 
étonnamment  aigus,  que  supportent  des 
rocailles  garnies  d'orchidées  et  de  mille 
plantes  rares.  Je  n'aperçois  personne  nulle 
part.  Mais  le  silence  ici  prend  une  forme 
spéciale  ;  un  bruissement  s'y  mêle,  en 
sourdine,  sans  le  troubler,  une  vague 
musique  aérienne  que  l'on  ne  définit  pas 
tout  de  suite,  —  et  c'est  le  concert  des 
petites  sonnettes  argentines  suspendues 


28  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

à  chaque  pointe  des  clochetons  et  des 
toits  ;  le  moindre  souffle  qui  passe  les 
fait  tinter  doucement. 

Elle  est  toute  neuve,  cette  pagode  ;  elle 
éblouit  par  la  blancheur  de  ses  marbres, 
et  ses  ors  étincellent.  Ses  fenêtres  ont 
des  couronnements  d'or  qui,  sur  le  fond 
neigeux  des  murailles,  se  découpent 
comme  de  nettes  joailleries  et  finissent 
en  pointe  de  flèche.  Quant  à  ses  toits, 
couverts  de  céramiques  dorées,  ils  ont  des 
cornes  à  tous  les  angles,  mais  des  cornes 
très,  très  longues,  qui  s'inclinent,  se 
redressent,  menacent  en  tous  sens  !  A 
côté  de  ces  cornes-là,  celles  des  pagodes 
chinoises  vraiment  paraîtraient  radimen- 
taires,  à  peine  poussées  ;  on  dirait  que 
plusieurs  taureaux   géants    ont    été   dé- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  29 

coiffés  pour  orner  l'étrange  temple.  —  Les 
différents  peuples  de  race  jaune  restent 
hantés  depuis  des  siècles  par  cette  concep- 
tion des  toitures  cornues  sur  leurs  édifices 
religieux  ;  mais  ce  sont  les  Cambodgiens 
qui  les  dépassent  tous  en  extravagance... 
Des  pas  s'approchent,  des  pas  lourds... 
Ah  !  trois  éléphants  !...  Sans  prendre 
garde  à  moi  ils  traversent  la  cour,  avec 
des  airs  entendus,  empressés,  comme  des 
gens  qui  savent  ce  qu'ils  ont  à  faire.  Le 
bruit  de  leur  marche  et  des  sonnettes 
pendues  à  leur  collier  trouble  une  mi- 
nute le  concert  éolien  qui  tombe  discrè- 
tement d'en  haut,  et  puis,  dès  qu'ils  ont 
passé,  revient  ce  musical  silence,  qui  est 
adorable  ici,  dans  la  pureté  et  la  quasi- 
fraîcheur  du  matin. 

3. 


^ 


30  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

Les  portes  ouvertes  de  la  pagode  m'in- 
vitent à  entrer. 

A  son  plafond,  à  ses  murailles,  des  ors 
trop  vifs  brillent  partout,  et  mon  pas 
résonne  sur  des  plaques  d'argent  bien 
neuves,  dont  elle  est  entièrement  dallée. 
Il  y  a  donc  encore  à  notre  époque  des 
pays  où  l'on  songe  à  construire  de  tels 
sanctuaires  !... 

Presque  aussitôt,  par  une  porte  diffé- 
rente, quatre  petites  créatures  m'appa- 
raissent,  toutes  jeunes,  toutes  menues, 
les  cheveux  coupés  ras  comme  des  gar- 
çons, et  une  fleur  de  gardénia  piquée  sur 
l'oreille.  Les  belles  soies  qui  les  couvrent, 
dessinant  leurs  gorges  à  peine  formées, 
indiquent  des  femmes  du  palais,  —  sans 
nul  doute  des  ballerines,  puisqu'il  n'y  a 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  31 

guère  que  cela,  paraît-il,  à  la  cour  du 
vieux  roi  Norodon.  Au  mouvement  que 
je  fais  pour  me  retirer,  elles  répondent 
par  un  gentil  signe  timide,  qui  signifie  : 
((  Restez  donc,  vous  ne  nous  gênez  pas.  » 
Et  je  les  remercie  d'un  salut.  Cette  cour- 
toisie humaine,  que  l'on  nous  a  apprise 
aux  deux  bouts  opposés  du  monde  et 
dont  nous  venons  de  faire  vaguement 
l'échange,  est  d'ailleurs  notre  seule  notion 
commune...  J'avais  déjà  rencontré  dans 
ma  vie  bien  des  femmes-poupées,  bien 
des  femmes-bibelots,  mais  pas  encore  des 
Cambodgiennes  chez  elles,  et  je  regarde 
celles-ci  évoluer  sur  les  dalles  d'argent  à 
pas  silencieux,  avec  tant  de  grâce  aisée 
et  naïve;  leurs  torses,  tous  leurs  membres 
ont  du  être  assouplis  dès  l'enfance  par 


32  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

ces  longues  danses  rituelles,  qui  sont 
d'usage  ici,  aux  fêtes  et  aux  funérailles. 
Qui  les  amène  si  matin  vers  ce  temple, 
quel  chagrin  puéril  ?  Et  quelles  sortes  de 
prières  peuvent  bien  formuler  leurs  petites 
âmes,  qui  en  ce  moment  se  révèlent 
anxieuses  dans  leurs  yeux?... 

La  chaleur  est  déjà  lourde  quand  je 
reviens  au  quartier  des  Français,  pour 
chercher  l'ombre  à  bord  de  mon  petit 
bateau  amarré  contre  la  berge.  Accable- 
ment et  silence,  dans  ces  rues  si  bien 
tracées  mais  vides,  où  l'herbe  envahit  les 
trottoirs.  A  part  quelques  forçats  cambod- 
giens, tout  nus,  l'air  nonchalant  et  heu- 
reux, qui  arrosent  les  pelouses  des  jardins 
aux  bizarres  fleurs,  je  ne  rencontre  plus 
personne  :  la  ville  du  roi  Norodon   va 


VS    PÈLERIN    d'aNGKOR  33 

s'endormir  jusqu'à  la  tombée  du  jour, 
sous  l'éblouissement  de  son  soleil.  Et 
décidément  ce  petit  coin  de  France,  qui 
est  venu  se  greffer  là,  ne  semble  pas 
viable,  tant  il  a  pris,  en  peu  d'années,  un 
air  de  vétusté  et  d'abandon. 

A  trois  heures  de  l'après-midi,  je  fais 
appareiller  pour  continuer  mon  voyage 
vers  les  ruines  d'Angkor,  en  remontant 
le  cours  du  Mékong. 

Aussitôt  disparaît  Pnom-Penh.  Et  la 
grande  brousse  asiatique  recommence  de 
nous  envelopper  entre  ses  deux  rideaux 
profonds,  en  même  temps  que  se  révèle, 
partout  alentour,  une  vie  animale  d'in- 
tensité fougueuse.  Sur  les  rives,  que  nous 
frôlons    presque,    des    armées  d'oiseaux 


34  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

pêcheurs  se  tiennent  au  guet,  pélicans, 
aigrettes  et  marabouts.  Parfois  des  com- 
pagnies de  corbeaux  noircissent  l'air. 
Dans  le  lointain,  se  lèvent  des  petits 
nuages  de  poussière  verte,  et,  quand  ils 
s'approchent,  ce  sont  des  vols  d'innom- 
brables perruches.  Çà  et  là,  des  arbres 
sont  pleins  de  singes,  dont  on  voit  les 
longues  queues  alignées  pendre  comme 
une  frange  à  toutes  les  branches. 

De  loin  en  loin,  des  habitations  hu- 
maines, en  groupe  perdu.  Toujours  un 
fuseau  d'or  les  domine,  pointant  vers  le 
ciel  :  la  pagode. 

Mes  hommes  ayant  demandé  de  s'ap- 
provisionner de  fruits  pour  la  route,  je 
fais  arrêter,  à  l'heure  du  crépuscule, 
contre  un  grand  village  bâti  siir  pilotis 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  35 

tout  au  bord  du  fleuve.  Des  Cambodgiens 
souriants  s'avancent  aussitôt,  pour  offrir 
des  cocos  frais,  des  régimes  de  bananes. 
Et,  tandis  que  les  marchés  se  discutent, 
une  énorme  lune  rouge  surgit  là-bas,  sur 
l'infini  des  forêts. 

La  nuit  vient  quand  nous  nous  remet- 
tons en  route.  Cris  de  hiboux,  cris  de 
bêtes  de  proie  ;  concert  infini  de  toutes 
sortes  d'insectes  à  musique,  qui  délirent 
d'ivresse  nocturne  dans  les  inextricables 
verdures. 

Et  puis,  sur  le  tard,  les  eaux  s'élar- 
gissent, tellement  que  nous  ne  voyons 
plus  les  rives  :  nous  entrons  dans  le  lac 
immense,  formé  ici  chaque  année,  après 
la  saison  des  pluies,  par  le  puissant  fleuve 
qui  périodiquement  inonde   les   plaines 


i 


36  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

basses  du  Cambodge  et  une  partie  des 
forêts  du  Siam.  Pas  un  souffle  de  brise. 
Comme  sur  de  l'huile,  nous  traçons,  en 
glissant  sur  ce  lac  de  la  fièvre,  des  plis- 
sures  molles,  que  la  lune  argenté.  Et  l'air 
tiède,  que  nous  fendons  vite,  est  encombré 
par  des  nuées  de  bestioles  étourdies,  qui 
s'assemblent  en  tourbillon  à  l'appel  de 
nos  lanternes  et  s'abattent  en  pluie  sur 
nous  :  moucherons,  moustiques,  éphé- 
mères, scarabées  ou  libellules. 

Vers  minuit,  alors  que  nous  venions 
de  nous  endormir,  fenêtres  ouvertes  et 
demi-nus,  tout  à  coup  nous  arrive  un 
essaim  d'énormes  scarabées  noirs,  bardés 
de  piquants  comme  des  châtaignes,  mais 
d'ailleurs  inoffensifs,  qui  se  promènent  en 
hâte,  explorant  notre  poitrine  et  nos  bras. 


VI 


Mercredi,  27  novembre  1901  . 


Sur  le  lac,  grand  comme  une  mer, 
voici  le  lever  du  soleil.  Et  en  quelques 
minutes  tout  se  colore.  A  l'horizon  de 
l'Est,  l'air  limpide  devient  tout  rose,  et 
une  ligne  d'un  beau  vert  chinois  indique 
la  continuation  sans  fin  de  la  forêt  noyée. 
Par  contraste,  du  côté  de  l'Ouest  —  où 
la  rive  est  trop  lointaine  pour  être  vue  — 
il  y   a   des    amoncellements    de   choses 


38  UN    PÈLERIN    D*ANGKOR 

sombres,  chaotiques,  terrifiantes,  qui 
pèsent  sur  les  eaux  ;  des  choses  qui  se 
tiennent  debout,  ainsi  que  des  blocs  de 
montagnes,  et  se  découpent  aussi  nettes 
que  des  cimes  réelles  dans  le  ciel  pur, 
mais  que  l'on  dirait  prêtes  à  des  écroule- 
ments formidables  comme  ceux  des  fins 
de  monde  ;  l'ensemble  de  tout  cela  est 
raviné,  creusé,  tourmenté,  avec  des  té- 
nèbres dans  les  replis,  arec  des  rougeurs 
de  cuivre  sur  les  saillies.  Et  juste  au- 
dessus,  comme  posée,  la  vieille  lune 
morte,  la  grande  pleine  lune  couleur 
d'étain,  commence  à  pâlir  devant  ce  soleil 
qui  surgit  en  face.  Tout  ce  côté  de  l'Ouest 
serait  à  ne  pas  regarder,  à  faire  peur,  si 
l'on  ne  savait  ce  que  c'est  :  un  orage, 
d'aspect  cent  fois  plus  terrible  que  les 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  39 

nôtres,  qui  couve  avec  un  air  de  dormir, 
et  vraisemblablement  n'éclatera  pas. 

C'est  de  là  que  nous  étaient  venues, 
sur  la  fin  de  la  nuit,  cette  chaleur  et  cette 
sorte  de  tension  électrique  si  énervantes  ; 
avec  l'habitude  de  ces  climats,  nous 
avions  deviné,  avant  de  le  voir,  qu'il  y 
avait  quelque  part  dans  l'air  un  épouvan- 
tail  de  ce  genre.  Mais  voici  que  cela  se 
déforme,  s'atténue,  cesse  de  donner  l'illu- 
sion de  la  consistance,  et  on  respire  mieux 
à  mesure  que  tout  achève  de  se  dissoudre  : 
des  nuages  quelconques  à  présent  ;  bien- 
tôt après,  de  simples  vapeurs,  qui  restent 
pour  embrumer  chaudement  la  partie 
occidentale  de  cette  petite  mer,  où  nous 
passons  seuls. 

Pas  une  jonque  en  vue  ;  pas  plus  de 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


trace  de  l'homme  qu'avant  son  apparition 
dans  la  faune  terrestre.  Mais  çà  et  là  de 
longues  traînées,  d'un  blanc  rosé,  font 
des  marbrures  sur  les  eaux  verdâtres  satu- 
rées de  matières  organiques,  et  ce  sont 
des  compagnies  de  pélicans  qui  dorment 
et  se  laissent  flotter. 

Jusqu'au  milieu  du  jour,  nous  conti- 
nuons de  cheminer  sur  le  lac  inerte,  qui 
a  des  luisances  d'étain  poli.  A  l'horizon 
de  l'Est,  une  espèce  de  moutonnement 
vert  se  prolonge  sans  fin,  toujours  sem- 
blable à  lui-même  :  grands  arbres,  qui 
baignent  jusqu'aux  branches  et  dont  les 
dômes  seulement  émergent  encore.  Ce 
n'est  qu'un  faux  rivage,  puisque  sous  la 
verdure  le  lac  ne  cesse  de  s'étendre  à 
d'imprécises   distances  ;   ce  n'est  que  la 


UX    PÈLERIN    d'aXGKOR  41 

limite  des  eaux  plus  profondes,  où  la  végé- 
tation perdrait  pied. 

Trente  lieues,  quarante  lieues  de  forêt 
noyée  défilent  ainsi,  tant  que  dure  notre 
course  paisible  vers  le  Nord.  Zone  im- 
mense, inutilisable  en  cette  saison  pour 
l'homme,  mais  réservoir  prodigieux  de 
vie  animale  ;  ombrages  pleins  d'embûches 
de  guets-apens,  de  griffes,  de  becs  fé- 
roces, de  petites  dents  venimeuses,  de 
petits  dards  aiguisés  pour  les  piqûres 
mortelles.  Des  ramures  plient  sous  le 
poids  des  graves  marabouts  au  repos  ; 
des  arbres  sont  si  chargés  de  pélicans 
que,  de  loin,  on  les  croirait  tout  fleuris 
de  grandes  fleurs  paiement  roses. 

Aux  instants  où  nous  naviguons  en  frô- 
lant presque  cette  forêt  au  vert  éternel, 

4. 


A'2  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

les  hôtes  des  branches  s'épeurent,  pren- 
nent leur  vol.  Et  alors,  de  près,  nous 
voyons  des  écheveaux  de  lianes,  comme 
dévidés  sur  les  arbres,  les  rattachant  les 
uns  aux  autres,  tellement  que  tout  cela 
se  tient  pour  ne  former  qu'une  seule 
masse  indémêlable. 

A  une  heure,  nous  prenons  notre  mouil- 
lage, à  l'ombre,  dans  une  petite  baie, 
enclose  de  folle  verdure.  C'est,  paraît-il, 
le  point  où  doivent  venir  me  chercher 
les  grands  sampans  commandés  d'avance 
au  chef  du  plus  prochain  village  sur  la 
route  d'Angkor  ;  la  mouche  à  vapeur  qui 
m'a  conduit  jusque-là  ne  pourrait  du  reste 
s'avancer  davantage  sous  bois. 

Ils  apparaissent  vers  six  heures  du  soir, 
ces  sampans  à  toiture,  sortant  l'un  après 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  4-3 

l'autre  de  dessous  les  lianes  en  fouillis. 
Le  grand  soleil  rouge  vient  de  se  coucher 
quand  j'y  prends  place,  avec  mon  servi- 
teur français,  mon  interprète  cambodgien, 
mon  boy  chinois,  notre  petit  bagage  de 
nomades.  Et  nous  commençons  de  nous 
enfoncer  à  l'aviron  dans  le  dédale  des 
arbres,  au  cœur  de  la  forêt  noyée  qui  se 
referme  sur  nous,  tandis  que  la  nuit  vient 
nous  envelopper,  presque  soudaine,  sans 
crépuscule. 

La  région  que  nous  allons  traverser 
n'est  que  pendant  six  mois  par  an  trans- 
formée en  lac  ;  bientôt  les  eaux  se  reti- 
reront, laissant  reparaître  la  terre  qui  va 
hâtivement  se  couvrir  d'herbages.  Et  les 
hommes  reviendront  bâtir  des  huttes  pour 
la  saison  sèche,  ramenant  leurs  troupeaux 


44  U\    PÈLERIN    d'aNGKOR 

et  suivis  de  l'inévitable  cortège  des  tigres 
et  des  singes  ;  la  vie  pastorale  reprendra 
pied  ici,  jusqu'aux  pluies  prochaines. 

Tous  ces  grands  arbres,  immergés  jus- 
qu'à la  naissance  des  branches,  simulent 
dans  l'obscurité  nos  chênes  ou  nos  hêtres  ; 
on  dirait  un  pays  inondé  de  nos  climats, 
s'il  n'y  avait  cette  chaleur  lourde,  ces 
excès  de  senteurs,  ces  excès  de  bruisse- 
ments partout,  cette  pléthore  de  sève  et 
de  vie.  Le  ciel  s'est  de  nouveau  rempli 
de  nuées  d'orage  et  l'air  redevient  acca- 
blant. Nuit  sans  étoiles  et  sans  lune.  Dans 
cette  zone,  point  de  silhouettes  de  palmes. 
Les  énormes  touffes  noires,  qui  se  suivent 
en  procession  indéfinie  sur  notre  passage, 
rappellent  les  cimes  de  nos  arbres,  bien 
qu'elles  soient  d'essences  inconnues  ;  on 


UN    PÈLERIN    d'aXGKOR  4-3 

les  voit,  malgré  la  nuit,  se  dédoubler 
dans  le  miroir  obscurci  des  eaux,  et  leurs 
vagues  images  renversées  suffisent  à  main- 
tenir pour  nous  le  sentiment  de  l'inonda- 
tion, de  l'anormal,  du  cataclysme.  A  tout 
instant  nous  heurtons  les  feuillées 
épaisses,  d'où  retombent  sur  nos  épaules 
des  lézards  qui  dormaient,  des  éphémères 
par  myriades,  des  petits  serpents  ou  bien 
des  sauterelles.  Souvent  nos  rameurs 
s'égarent,  s'interpellent  en  lugubres  cris 
asiatiques,  et  changent  de  route.  Les 
ruines  auxquelles  nous  allons  faire  visite 
sont  vraiment  bien  gardées,  par  une  telle 
forêt... 

Au  bout  de  deux  heures  cependant  nous 
réussissons  à  sortir  de  dessous  bois,  pour 
entrer  dans  un  marécage,  parmi  des  herbes 


46 


UN    PELERIN    D ANGKOR 


géantes.  Là,  sommeille  une  rivière  très 
étroite,  dont  nous  commençons  à  remonter 
le  cours,  frôlés  par  les  joncs,  les  plantes 
de  toute  sorte.  Nuit  de  plus  en  plus  noire. 
Au  passage,  nous  faisons  lever  de  grands 
oiseaux  quf  s'effarent,  ou  bien  une  loutre, 
ou  quelque  biche  que  l'on  entend  fuir  avec 
des  bonds  légers.  Et  vers  dix  heures 
enfin,  tandis  que  nos  bateliers  continuent 
de  ramer  sans  arrêt,  nous  nous  étendons 
sous  nos  moustiquaires,  pour  dormir 
aussitôt  d'un  confiant  sommeil. 


VII 


Jeudi,  28  novembre  490L 


Environ  deux  heures  du  matin.  Nous 
sommes  réveillés,  mais  délicieusement  et 
à  peine,  par  une  musique  lente,  douce, 
jamais  entendue  et  si  étrange...  Ce  n'est 
ni  très  loin,  ni  très  près...  Des  flûtes,  des 
tympanons,  des  cithares  ;  on  dirait  aussi 
des  carillons  de  clochettes,  et  des  gongs 
argentins  rythmant  la  mélodie  en  sour- 
dine. En  même  temps  nous  percevons 


48  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

que  le  bruit  des  rames  a  fait  trêve,  que 
le  sampan  ne  marche  plus.  Donc,  nous 
voici  au  terme  de  notre  voyage  par  eau, 
et  amarrés  sans  doute  contre  la  rive  pour 
débarquer  ensuite  au  lever  du  soleil.  La 
musique  persiste,  monotone,  répétant 
toujours  les  mêmes  phrases,  qui  ne  fati- 
guent pas  mais  qui  bercent.  Et  nous  nous 
rendormons  bientôt,  ayant  dit  en  nous- 
mêmes,  pendant  ces  minutes  d'un  demi- 
réveil  :  ((  C'est  bon,  nous  sommes  arrivés 
au  Siam,  devant  quelque  village,  et  il  y 
a  fête  nocturne...  dans  la  pagode...  en 
l'honneur  des  dieux  d'ici...  » 

Six  heures  et  demie  du  matin.  Réveil 
encore,  mais  pour  tout  de  bon  cette  fois, 
car  il  fait  jour  ;  entre  les  planches  qui 
nous  abritent,  nous  voyons  filtrer  des  rais 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  49 

de  lumière  rose.  La  musique  n'a  pas  cessé, 
toujours  douce  et  pareille,  mêlée  mainte- 
nant àl'aubade  sonore  des  coqs,  aux  bruits 
de  la  vie  diurne  qui  revient. 

Et  c'est  un  enchantement  de  regarder 
au  dehors  !  Si  la  végétation  de  la  forêt 
noyée,  sur  laquelle  nos  yeux  s'étaient 
fermés,  rappelait  celle  de  nos  climats,  ici 
la  plus  extravagante  flore  tropicale  s'éploie 
en  toutes  sortes  de  palmes,  de  grandes 
plumes  vertes,  de  grands  éventails  verts. 
Nous  sommes  devant  un  village,  sur  une 
petite  rivière  aux  berges  de  fleurs.  A  tra- 
vers les  roseaux,  le  soleil  levant  jette  par- 
tout ses  flèches  d'or.  Des  maisonnettes 
de  chaume,  sur  pilotis,  s'alignent  le  long 
d'un  sentier  de  sable  fin.  Des  gens  demi- 
nus,  sveltes,  aux  torses  cuivrés,  circulent 

5 


50  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

parmi  la  verdure.  Ils  passent  et  repassent, 
un  peu  pour  nous  voir,  mais  les  regards 
sont  discrets,  souriants  et  bons.  Les  fleurs 
embaument  :  une  odeur  de  jasmin,  de 
gardénia,  de  tubéreuse.  Dans  la  pure 
lumière  qui  renaît,  ce  naïf  va-et-vient 
matinal  semble  une  scène  des  vieux  âges 
où  rhomme  avait  encore  la  tranquillité.  Et 
puis,  habitués  comme  nous  Tétions  à  la 
laideur  des  filles  d'Annam,  qui  n'y  voient 
qu'entre  des  paupières  bridées,  par  deux 
petits  trous  obliques,  combien  cela  nous 
change  et  nous  repose  d'arriver  au  milieu 
d'une  population  qui  ouvre  ses  yeux  à 
peu  près  comme  nous  ouvrons  les  nôtres! 
Et  nous  mettons  pied  à  terre,  —  au 
Siam'.  Là-bas,  sous  un  hangar  à  toi- 
1.  On    sait  que  des  arrangements    récents   pris 


É 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  51 

ture  de  nattes  qui  est  la  pagode,  les  musi- 
ciens de  cette  nuit,  qui  ont  cependant  fait 
silence,  se  tiennent  accroupis  auprès  de 
leurs  tympanons,  de  leurs  flûtes  et  de 
leurs  cithares.  Ils  avaient  donné  tout  ce 
concert  pour  d'humbles  images  bouddhi- 
ques, peinturlurées  de  bleu,  de  rouge  et 
d'or,  qui  sont  là  pendues  et  devant  les- 
quelles se  fanent  des  offrandes  de  fleurs  : 
lotus,  nénufars  et  jasmins. 

Arrivent  maintenant  mes  charrettes  à 
bœufs,  commandées  depuis  hier  au  chef 
du  district;  cinq  charrettes,  car  il  n'y  a 
place  dans  chacune  que  pour  une  seule 
personne,  tout  contre  le  dos  du  cocher. 
Elles  ressemblent  à  des  espèces  de  man- 

avec  le  Siam  ont  cédé  le  territoire  d'Angkor  au 
Cambodge,  autrement  dit  à  la  France. 


I. 


52  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

dolines  qui  seraient  posées  sur  des 
roues  et  que  l'on  aurait  attelées  par  leur 
long  manche,  courbé  en  proue  de  gon- 
dole. 

Il  faut  se  hâter  de  partir,  afin  d'arriver 
à  Angkor  avant  le  midi  brûlant.  Et  le 
voyage  commence  en  suivant  l'étroite 
rivière  par  un  sentier  de  sable  bordé  de 
roseaux  et  de  fleurs  ;  c'est  sous  une  colon- 
nade de  hauts  cocotiers  d'où  retombent 
des  guirlandes  de  lianes,  fleuries  en  grap- 
pes. Il  fait  une  fraîcheur  matinale  exquise, 
sous  ces  grandes  palmes  ;  nous  traversons 
des  villages,  tranquilles  et  jolis  comme  à 
l'ùge  d'or,  où  les  gens  nous  regardent 
passer  avec  des  sourires  de  bienveillance 
timide.  La  race  semble  de  plus  en  plus 
mélangée  de  sang  indien,  car  beaucoup 


UX    PÈLERIN    d'aXGKOR  53 

de  jeunes  filles  ont  de  grands  yeux  noirs, 
ombrés  comme  ceux  des  bayadères. 

Halte  au  bout   d'une   heure  à  Siem- 
Reap,  presque  une  ville,  mais  tout  à  fait 
siamoise,  avec  ses  maisonnettes  toujours 
perchées  sur  pilotis,  et  sa  pagode  qui  se 
hérisse  de  cornes  d'or.  Il  y  a  cependant 
un  petit  bureau   de  poste,  tout  campa- 
gnard, où  l'on  peut  affranchir  ses  lettres 
avec  des  timbres  à  l'effigie  du  roi  Ghula- 
longkorn.   Et  un    petit   bureau  de  télé- 
graphe,  car  on  m'apporte  une   dépêche 
ainsi   conçue  :  «    Résident  supérieur  de 
Pnom-Penh    à    gouverneur     de    Siem- 
Reap.  Vous  prie  faire  prévenir  M.  Pierre 
Loti    qu'il   trouvera  quatre   éléphants  à 
Kompong-luong   à  son    retour.    »  C'est 
à  souhait  ;   les    quatre   éléphants,  je   les. 

5. 


54  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

avais  fait  demander  au  bon  roi  Norodon, 
afin  de  pouvoir  me  rendre,  après  le  pèle- 
rinage d'Angkor,  à  la  pagode  où  reposent 
les  cendres  de  la  reine  mère  du  Cam- 
bodge, au  milieu  des  bois. 

Après  Siem-Reap,  nos  charrettes  à 
bœufs  quittent  la  rivière,  pour  tourner 
dans  un  autre  chemin  de  sable  qui  plonge 
en  pleine  forêt.  Alors  c'est  fini  tout  à 
coup  des  grandes  plumes  vertes  au-des- 
sus de  nos  têtes;  toute  cette  végétation 
de  cocotiers  et  d'arékiers  se  localisait  au 
bord  de  l'eau;  nous  pénétrons  sous  des 
feuillages  qui  ressemblent  à  ceux  de  nos 
climats,  seulement  les  arbres  qui  les  por- 
tent seraient  un  peu  des  géants  à  côté 
des  nôtres.  Malgré  tant  d'ombre,  la 
chaleur,  à  mesure  que  monte  le  soleil, 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  S3 

devient  de  minute  en  minute  plus  acca- 
blante. Suivant  le  vague  sentier,  à  tra- 
vers la  futaie  démesurée  et  la  brousse 
impénétrable,  nos  charrettes  sautillent, 
au  trot  de  nos  bœufs,  entre  deux  rangées 
de  buissons  ou  de  fougères.  Et  les  singes 
prudents  grimpent  au  plus  haut  des 
branches. 

C'est  au  bout  de  deux  heures  environ 
de  cette  course  en  forêt  que  la  ville  fabu- 
leuse tout  à  coup  se  révèle  à  nos  yeux, 
quand  déjà  nous  nous  sentions  pris  par 
le  sommeil,  à  force  de  cahots,  de  berce- 
ment et  de  chaleur. 

Devant  nous  voici  de  l'espace  libre  qui 
se  développe  :  un  marais  envahi  par  les 
herbes  et  les  nénufars;  puis  toute  une 
vaste  coupée,  pour   nous  dégager  enfin 


56  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

de  ces  bois  où  nous  cheminions  enfermés. 
Et  plus  loin,  au  delà  de  ces  eaux  sta- 
gnantes, voici  des  tours  ayant  forme  de 
tiare,  des  tours  en  pierre  grise,  de  prodi- 
gieuses tours  mortes  qui  se  profilent  sur 
le  ciel  pâli  de  lumière!  Oh!  je  les  recon- 
nais tout  de  suite,  ce  sont  bien  celles  de 
la  vieille  image  qui  m'avait  tant  troublé 
jadis,  un  soir  d'avril,  dans  mon  musée 
d'enfant...  Donc,  je  suis  en  présence  de 
la  mystérieuse  Angkor  ! 

Cependant  je  n'ai  pas  l'émotion  que 
j'aurais  attendue.  Il  est  trop  tard  sans 
doute  dans  ma  vie,  et  j'ai  déjà  vu  trop  de 
ces  débris  du  grand  passé,  trop  de  tem- 
ples, trop  de  palais,  trop  de  ruines.  D'ail- 
leurs, tout  cela  est  comme  estompé  sous 
l'éblouissement   du   jour  ;  on  le  voit  mal. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  o7 

parce  qu'il  fait  trop  clair.  Et  puis,  sur- 
tout, midi  approche,  avec  sa  lassitude, 
avec  son  invincible  somnolence. 

Ces  enceintes  colossales  et  ces  tours, 
qui  viennent  de  nous  apparaître  comme 
quelque  mirage  de  la  torride  chaleur,  ce 
n'est  pas  la  ville  même,  mais  seulement 
Angkor-Vat,  son  principal  temple,  — 
auprès  duquel  nous  devons  camper  pour 
ce  soir.  La  ville,  Angkor-Thom,  on  nous 
dit  qu'elle  gît  plus  loin,  immense  et 
imprécise,  ensevelie  sous  la  forêt  tropi- 
cale. 

Pour  conduire  à  cette  basilique-fan- 
tôme, un  pont  des  vieux  âges,  construit 
en  blocs  cyclopéens,  traverse  l'étang 
encombré   de  roseaux   et   de   nénufars; 


58 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


deux  monstres,  rongés  par  le  temps  et 
tout  barbus  de  lichen,  en  gardent  l'en- 
trée ;  il  est  pavé  de  larges  dalles  qui  pen- 
chent et,  par  places,  on  le  dirait  près  de 
crouler  dans  l'eau  verdâtre.  Au  pas  de 
nos  bœufs,  nous  le  traversons,  presque 
endormis;  à  l'autre  bout  s'ouvre  une 
porte,  surmontée  de  donjons  comme  des 
tiares,  et  flanquée  de  deux  gigantesques 
serpents  cobras  qui  se  redressent, 
éployant  en  éventail  leurs  sept  têtes  de 
pierre. 

Et,  cette  porte  franchie,  nous  voici  en 
dedans  de  la  première  enceinte,  qui  a 
plus  (IKe  lieue  détour  :  une  morne  soli- 
tude enclose,  simulant  un  jardin  à  l'aban- 
don; des  broussailles,  enlacées  de  jasmins 
qui  embaument,  et  d'où  l'on  voit  çà  et  là 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  59 

surgir  des  débris  de  tourelles,  des  statues 
qui  ferment  les  yeux,  ou  bien  des  têtes 
multiples  de  grands  cobras  sacrés.  Le 
soleil  nous  brûle,  maintenant  que  nous 
avons  quitté  l'ombre  des  épaisses  ramu- 
res. Une  avenue  dallée  de  pierres  grises 
allonge  devant  nous  sa  ligne  fuyante, 
s'en  va  droit  jusqu'au  sanctuaire,  dont  la 
masse  gigantesque  domine  à  présent 
toutes  choses;  avenue  sinistre,  passant 
au  milieu  d'un  petit  désert  trop  mysté- 
rieux, et  pour  mener  à  des  ruines,  sous 
un  soleil  de  mort.  Mais,  plus  nous  appro- 
chons de  ce  temple,  que  nous  pensions 
voué  au  définitif  silence,  plus  il  nqjnble 
qu'une  musique  douce  arrive  à  nos  oreil- 
les, —  qui  sont  un  peu  troublées,  à  dire 
vrai,  par  la  fiévreuse  chaleur  et  le  besoin 


60 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


de  dormir...  C'est  bien  une  musique 
pourtant,  distincte  du  concert  des  insectes 
et  du  grincement  de  nos  chariots;  c'est 
quelque  chose  comme  une  lente  psalmo- 
die humaine,  à  voix  innombrables...  Qui 
donc  peut  chanter  ainsi  dans  ces  ruines, 
et  malgré  les  lourdeurs  accablantes  de 
midi?... 


Quand  nous  sommes  au  pied  même  des 
écrasantes  masses  de  pierres  sculptées, 
des  terrasses,  des  escaliers,  des  tours  qui 
pointent  dans  le  ciel,  nous  rencontrons  le 
village  d'où  montent  ces  prières  chan- 
tées :  parmi  quelques  hauts  palmiers 
frêles,  des  maisonnettes  sur  pilotis,  en 
bois  et  en  nattes,  très  légères,  avec  d'élé- 
gantes petites  fenêtres  festonnées,  qui  se 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  61 

garnissent  aussitôt  de  têtes  curieuses, 
pour  nous  voir  venir.  Ce  sont  des  per- 
sonnages au  crâne  rasé,  tous  uniformé- 
ment vêtus  d'une  robe  couleur  citron  et 
d'une  draperie  couleur  orange.  Ils  chan- 
tent à  demi-voix  et  nous  regardent  sans 
interrompre  leur  litanie  tranquille. 

Très  singulier  village,  où  il  n'y  a  point 
de  femmes,  point  de  bétail,  point  de  cul- 
tures; rien  que  ces  chanteurs,  jaunes  de 
figure  et  vêtus  en  deux  nuances  de  jaune. 
Environ  deux  cents  bonzes  du  Cambodge 
et  du  Siam,  préposés  à  la  garde  des 
ruines  sacrées,  vivent  là  dans  les  conti- 
nuelles prières,  psalmodiant  nuit  et  jour 
devant  l'amas  des  blocs  titanesques  accu- 
mulés en  montagne. 

Tout  de  même  l'arrivée  de  nos  char- 

6 


Ô2  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

rettes,  de  nos  bœufs,  de  nos  bouviers, 
interrompt  un  instant  leur  monotone  rêve. 
Pour  nous  faire  accueil,  deux  ou  trois 
d'entre  eux  descendent  des  maisonnettes 
perchées,  et,  le  crâne  luisant  sous  le  so- 
leil, s'avancent  à  notre  rencontre,  sans 
hâte  et  à  l'aise,  dans  cette  chaleur  qui 
tombe  d'aplomb  sur  la  terre  et  que  la 
terre  renvoie  plus  malsaine  et  plus 
mouillée. 

Ils  nous  offrent  comme  gîte  le  grand 
abri  qui  sert  aux  fidèles  pendant  les  pèle- 
rinages :  c'est,  sur  pilotis  comme  leurs 
maisons,  un  plancher  à  claire-voie  et  une 
toiture  de  chaume  que  supportent  des 
colonnes  en  bois  rougeâtre.  Point  de  mu- 
raille; nous  n'aurons  jour  et  nuit  pour 
nous  enfermer  que  les  draperies  transpa- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  63 

rentes  de  nos  moustiquaires.  Pour  mobi- 
lier, rien  qu'un  vieil  autel  bouddhique, 
aux  dieux  d'or  mourant,  devant  lesquels 
des  petits  tas  de  cendre  attestent  qu'on 
leur  a  brûlé  beaucoup  de  baguettes  parfu- 
mées ^ 

Nous  campons  là  sur  des  nattes,  der- 
rière nos  mousselines  hâtivement  tendues, 
heureux  de  pouvoir  enfin  nous  allonger, 
à  cinq  ou  six  pieds  au-dessus  de  la  terre 
où  rampent  les  serpents,  heureux  de  sen- 
tir nos  têtes  protégées  par  un  vrai  toit, 
qui  donne,  sinon  de  la  fraîcheur,  du 
moins  de  l'ombre  épaisse.  Et,  cherchant 
l'ombre  aussi,  nos  bœufs  se  couchent  sous 

1.  Depuis  qu'Angkor  appartient  à  la  France,  on 
a  bâti,  parait-il,  une  maisonnette  dans  le  genre 
d'un  bungalow  indien  pour  loger  les  visiteurs  d'Eu- 
rope. 


64  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

notre  maison,   contre  le  sol   humide  et 
chaud. 

S'il  y  avait  de  l'air,  il  nous  en  vien- 
drait de  partout,  même  d'en  bas,  puisque 
le  plancher  est  à  jour;  mais  il  n'y  en  a 
nulle  part,  à  cette  heure  où  tout  est  brû- 
lant, immobile  et  languide.  La  torpeur 
méridienne  achève  d'éteindre  les  bruits, 
de  figer  les  choses  ;  l'éternelle  psalmodie 
des  bonzes,  le  murmure  même  des 
insectes  semblent  mettre  une  pédale 
sourde  et  se  ralentir.  A  travers  la  mous- 
seline comme  à  travers  une  brume,  nous 
continuons  de  voir,  tout  près,  tout  près, 
les  énormes  soubassements  du  temple, 
dont  nous  devinons  les  tours  se  perdant 
là-haut,  dans  de  l'incandescence  blanche. 
La  lourdeur  et  le  mystère  de  ces  grandes 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


6' 


ruines  qui  emplissent  la  moitié  du  ciel, 
m'inquiètent  davantage  à  mesure  que  mes 
yeux  se  ferment  ;  et  c'est  seulement  lors- 
que le  sommeil  est  près  de  me  faire  som- 
brer dans  l'inconscience  que  je  reconnais 
bien  comme  accompli  mon  souhait  de 
jadis,  que  je  me  sens  tout  à  fait  arrivé  à 
Angkor... 


Je  dois  avoir  dormi  deux  ou  trois 
heures,  quand  par  degrés  la  conscience 
m»e  revient...  Qu'est-ce  donc  que  je  rê- 
vais? Cela  se  passait  dans  un  pays  sans 
nom  où  il  faisait  tristement  sombre  ;  près 
de  moi,  sur  une  plage  blanchâtre,  le  long 
d'une  mer  confuse  et  noire,  s'agitaient 
des  silhouettes  humaines,  —  que  peut- 
être  j'ai  aimées  au  cours  de  quelque  exis- 

6. 


66  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

tence  précédente,  qui  sait,  car  mon  cœur 
se  serre  un  peu  quand  la  grande  lueur 
réelle,  tout  à  coup  revenue,  les  chasse 
dans  le  non-être  sans  retour...  Où  suis- 
je  bien?...  Sur  quelle  région  de  la  Terre 
se  rouvrent  mes  yeux?...  Il  fait  chaud, 
d'une  chaleur  molle,  comme  si  je  m'étais 
couché  au-dessus  d'une  vasque  d'eau 
bouillante...  De  l'ombre  sur  ma  tète. 
Mais,  autour  de  moi,  encadrées  par  ces 
espèces  de  frangeis  qui  retombent  de  la 
toiture  en  roseaux,  des  choses  proches  . 
éclatent  dans  une  lumière  trop  vive  :  ce 
sont  des  feuillages  inondés  de  soleil  et 
d'interminables  alignements  de  pierres 
grises,  dont  la  réverbération  m'éblouit. 
Et  puis  dans  l'air  il  y  a  des  chants, 
comme     des     plaintes,   sur    un   rythme 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  67 

inconnu.  — Ah!  les  litanies  des  bonzes.  — 
Et  ces  pierres  grises?  —  Oui,  je  me  rap- 
pelle :  les  assises  colossales  des  ruines... 
Je  dormais  depuis  midi  au  pied  du  grand 
temple  d'Angkor,  dans  cette  clairière  qui 
est  gardée  par  des  fossés  et  des  petits 
murs,  et  que,  de  toutes  parts,  en  silence, 
la  forêt  tropicale  environne  de  ses  épais 
linceuls  verts. 

Trois  heures  et  demie,  l'instant  oii  cha- 
cun s'éveille  ici,  après  l'accablement 
diurne.  Sous  le  plancher  à  claire-voie, 
j'entends  les  bœufs  qui  se  relèvent,  les 
bouviers  qui  recommencent  à  parler.  Les 
mouches  bourdonnent  en  crescendo  et  les 
bonzes  psalmodient  plus  fort. 

Aucun  nuage  au  ciel,  aucune  menace. 


68  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

Toute  la  voûte  resplendit,  paiement  bleue, 
au-dessus  des  énormes  tours.  Sans  doute 
l'arrosage  tropical  va  faire  trêve  encore 
pour  ce  soir.  Que  Ton  attelle  donc  à  nou- 
veau les  charrettes  :  au  lieu  d'entrer  dans 
le  temple,  j'irai  plutôt  voir  la  ville,  là- 
bas  sous  le  suaire  des  arbres.  Elle  est 
loin,  cette  ville  ensevelie.  Tandis  qu'il  y 
a  dix  mètres  à  peine  entre  ma  maison- 
nette suspendue  et  les  marches  qui 
mènent  aux  premières  galeries  du  sanc- 
tuaire; il  me  sera  toujours  facile  de  m'y 
rendre,  sous  n'importe  quelle  ondée. 

Avec  les  mêmes  grincements  de  roues, 
la  même  lenteur  berçante,  nous  retraver- 
sons le  bocage  enclos,  ensuite  le  portique 
du  seuil,  le  pont  oh  se  tiennent  en  senti- 
nelle les  grands  serpents  à  sept  têtes. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  69 

Et,  par  les  vagues  sentiers  de  brousse, 
nous  nous  replongeons  sous  le  couvert 
infini  de  la  forêt.  Alors  la  chaleur,  qui 
continue  de  peser  aussi  lourdement  sur 
nos  épaules,  se  fait  tout  à  coup  ombreuse 
et  mouillée;  des  tourbillons  de  mousti- 
ques nous  enveloppent,  et  nous  respirons 
cette  malaria  spéciale  qui  donne  la  fièvre 
des  bois. 

Nous  cheminions  depuis  une  heure  à 
travers  la  futaie  ininterrompue,  parmi  les 
fleurs  étranges,  quand  enfin  les  remparts 
de  la  ville  se  dressent  devant  nous,  tou- 
jours en  pleine  nuit  verte,  sous  l'enlace- 
ment des  ramures.  Ils  étaient  défendus 
jadis  par  des  fossés  de  cent  mètres  de 
large,  que  la  terre  et  les  feuilles  mortes 
achèvent   de  combler,  et  ils  avaient  plus 


70  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

de  quatre  lieues  de  pourtour.  On  croirait 
à  présent  des  rochers,  tant  ils  sont  hauts 
et  frustes,  déformés  par  le  travail  patient 
des  racines,  envahis  par  les  broussailles 
et  les  fougères.  Et  la  «  Porte  de  la  Vic- 
toire »,  sous  laquelle  nous  allons  passer, 
on  dirait,  au  premier  aspect,  l'entrée 
d'une  caverne  frangée  de  lianes... 

A  des  époques  imprécises,  cette  ville, 
depuis  des  siècles  ensevelie,  fut  une  des 
splendeurs  du  monde.  De  même  que  le 
vieux  Nil,  avec  son  limon  seul,  avait  fait 
éclore  .dans  sa  vallée  une  civilisation 
merveilleuse,  ici  le  Mékong,  épandant 
chaque  année  ses  eaux,  avait  déposé  de 
la  richesse  et  préparé  l'empire  fastueux 
des  Khmers.  C'est  vraisemblablement  à 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  71 

l'époque  d'Alexandre  le  Macédonien  qu'un 
peuple  émigré  de  l'Inde  vint  s'implanter 
sur  les  bords  de  ce  grand  fleuve,  après 
avoir  subjugué  les  indigènes  craintifs  (des 
hommes  à  petits  yeux,  adorateurs  du  ser- 
pent). Les  conquérants  amenaient  à  leur 
suite  les  dieux  du  brahmanisme,  les  belles 
légendes  du  Ramayana,  et,  à  mesure  que 
croissait  leur  opulence  sur  ce  sol  fertile, 
ils  élevaient  partout  des  temples  gigan- 
tesques, ciselés  de  mille  figures. 

Plus  tard  —  quelques  siècles  plus  tard, 
on  ne  sait  trop,  car  l'existence  de  ce 
peuple  s'est  beaucoup  effacée  de  la  mé- 
moire des  hommes  —  les  puissants  sou- 
verains d'Angkor  virent  arriver,  de  l'Oc- 
cident, des  missionnaires  en  robe  jaune, 
porteurs  de  la  lumière  nouvelle  dont  s'é- 


I 


72  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

merveillait  le  monde  asiatique  :  le  Boud- 
dha, devancier  de  son  frère  Jésus,  venait 
d'éclairer  l'Inde,  et  ses  envoyés  se  répan- 
daient vers  r Extrême-Asie,  pour  y  prê- 
cher cette  même  morale  de  pitié  et  d'a- 
mour que  les  disciples  du  Christ  avaient 
récemment  donnée  à  l'Europe.  Alors  les 
farouches  temples  de  Brahma  devinrent 
des  temples  bouddhiques  ;  les  statues  de 
leurs  autels  changèrent  d'attitude  et  bais- 
sèrent les  yeux  avec  des  sourires  plus 
doux. 

Il  semble  que,  sous  le  bouddhisme, 
la  ville  d'Angkor  connut  l'apogée  de  sa 
gloire.  Mais  l'histoire  de  son  rapide  et 
mystérieux  déclin  n'a  pas  été  écrite,  et  la 
forêt  envahissante  en  garde  le  secret.  Le 
petit  Cambodge   actuel,  conservateur  de 


I 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  73 

rites  compliqués  au  sens  perdu,  est  un 
dernier  débris  de  ce  vaste  empire  des 
Khmers,  qui  depuis  plus  de  cinq  cents 
ans  a  fini  de  s'éteindre  sous  le  silence 
des  arbres  et  des  mousses... 

Donc,  à  travers  l'ombre,  nous  arrivons 
à  la  «  Porte  de  la  Victoire  »,  qui  d'abord 
nous  semblait  l'entrée  d'une  grotte.  Ce- 
pendant elle  est  surmontée  de  mons- 
trueuses figures  de  Brahma,  que  nous 
cachaient  les  racines  enlaçantes,  et,  de 
chaque  côté,  dans  des  espèces  de  niches, 
sous  les  feuillées,  se  tiennent  embusqués 
d'informes  éléphants  à  trois  têtes. 

Au  delà  de  cette  porte,  couronnée  de 
sombres  visages,  nous  pénétrons  dans  ce 
qui  fut  la  ville  immense.  Il  faut  le  savoir. 


74  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

car,  à  l'intérieur  des  murailles,  la  forêt 
se  prolonge,  aussi  ombreuse,  aussi  serrée, 
éployant  aussi  haut  ses  ramures  sécu- 
laires. Nous  quittons  là  nos  charrettes 
pour  nous  avancer  à  pied  par  des  sentiers 
à  peine  tracés,  des  foulées  de  bête  fauve; 
comme  guide,  j'ai  mon  interprète  cam- 
bodgien, qui  est  un  familier  des  ruines; 
à  sa  suite,  nos  pas  s'étouffent  dans 
l'herbe,  et  nous  n'entendons  que  le  glis- 
sement discret  des  serpents,  la  fuite 
légère  des  singes. 

Cependant  de  méconnaissables  débris 
d'architecture  apparaissent  un  peu  par- 
tout, mêlés  aux  fougères,  aux  cycas,  aux 
orchidées,  à  toute  cette  flore  de  pénombre 
éternelle  qui  s'étale  ici  sous  la  voûte  des 
grands  arbres.   Quantité   d'idoles   boud- 


UN    PÈLERIN    d'aXGKOR  75 

dhiques,  petites,  moyennes  ou  géantes, 
assises  sur  des  trônes,  sourient  au  néant; 
on  les  avait  taillées  dans  la  pierre  dure 
et  elles  sont  restées,  chacune  à  sa  même 
place,  après  l'écroulement  des  temples, 
qui  devaient  être  en  bois  sculpté  ;  presque 
toujours  de  pieux  pèlerins  leur  ont  cons- 
truit des  toits  en  chaume  pour  les  abriter 
contre  les  averses  d'orage;  on  leur  a 
même  brûlé  des  baguettes  d'encens  et 
apporté  des  fleurs;  mais  il  n'y  a  point 
de  bonzes  habitant  à  leurs  côtés,  à  cause 
de  la  terrible  «  fièvre  des  bois  »  qui  ne 
permet  pas  de  dormir  sous  l'épaisseur 
des  cimes  vertes,  et,  même  aux  époques 
des  grands  pèlerinages,  on  les  laisse 
passer  leurs  nuits  dans  la  solitude. 

Voici  où  furent  des   palais,    voici    oii 


76  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

vécurent  des  rois  prodigieusement  fas- 
tueux, —  de  qui  l'on  ne  sait  plus  rien, 
qui  ont  passé  à  l'oubli  sans  laisser  même 
un  nom  gravé  sur  une  pierre  ou  dans 
une  mémoire.  Ce  sont  des  constructions 
humaines,  ces  hauts  rochers  qui,  main- 
tenant, font  corps  avec  la  forêt  et  que 
des  milliers  de  racines  enveloppent,  étrei- 
gnent  comme  des  pieuvres. 

Car  il  y  a  un  entêtement  de  destruction 
même  chez  les  plantes.  Le  Prince  de  la 
Mort,  que  les  Brahmes  appellent  Shiva, 
celui  qui  a  suscité  à  chaque  bête  l'en- 
nemi spécial  qui  la  mange,  à  chaque 
créature  ses  microbes  rongeurs,  semble 
avoir  prévu,  depuis  la  nuit  des  origines, 
que  les  hommes  tenteraient  de  se  pro- 
longer un  peu  en  construisant  des  choses 


V^    PÈLERIN    d'aNGKOR  77 

durables  ;  alors,  pour  anéantir  leur  œuvre, 
il  a  imaginé,  entre  mille  autres  agents 
destructeurs,  les  pariétaires,  et  surtout 
ce  «  figuier  des  ruines  »  auquel  rien  ne 
résiste. 

C'est  le  «  figuier  des  ruines  »  qui  règne 
aujourd'hui  en  maître  sur  Angkor.  Au- 
dessus  des  palais,  au-dessus  des  temples 
qu'il  a  patiemment  désagrégés,  partout  il 
déploie  en  triomphe  son  pâle  branchage 
lisse,  aux  mouchetures  de  serpent,  et 
son  large  dôme  de  feuilles.  Il  n'était 
d'abord  qu'une  petite  graine,  semée  par 
le  vent  sur  une  frise  ou  au  sommet  d'une 
tour.  Mais,  dès  qu'il  a  pu  germer,  ses 
racines,  comme  des  filaments  ténus,  se 
sont  insinuées  entre  les  pierres  pour  des- 
cendre, descendre,   guidées  par  un  ins- 

7. 


78  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

tinct  sûr,  vers  le  sol,  et,  quand  enfin 
elles  l'ont  rencontré,  vite  elles  se  sont 
gonflées  de  suc  nourricier,  jusqu'à  de- 
venir énormes,  disjoignant,  déséquilibrant 
tout,  ouvrant  du  haut  en  bas  les  épaisses 
murailles;  alors,  sans  recours,  l'édifice  a 
été  perdu. 

La  forêt,  toujours  la  forêt,  et  toujours 
son  ombre,  son  oppression  souveraine. 
On  la  sent  hostile,  meurtrière,  couvant 
de  la  fièvre  et  de  la  mort;  à  la  fin,  on 
voudrait  s'en  évader,  elle  emprisonne, 
elle  épouvante...  Et  puis,  les  rares  oiseaux 
qui  chantaient  viennent  de  faire  silence, 
et  qu'est-ce  que  c'est  que  cette  obscu- 
rité soudaine?  Il  n'est  pas  l'heure  ce- 
pendant ;  il  doit  y  avoir  autre  chose  que 
l'épaisseur    des  verdures,  là-haut,   pour 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  79 

rendre  les  sentiers  si  sombres...  Ah!  un 
tambourinement  général  sur  les  teuil- 
lées,  une  averse  diluvienne!  Au-dessus 
des  arbres,  nous  n'avions  pas  vu  que 
tout  à  coup  le  ciel  devenait  noir.  L'eau 
ruisselle,  se  déverse  à  torrents  sur  nos 
têtes;  vite,  réfugions-nous  là-bas,  près 
d'un  grand  Bouddha  songeur,  à  l'abri  de 
son  toit  de  chaume. 

Gela  dure  longtemps,  l'hospitalité  forcée 
de  ce  dieu,  —  et  c'est  infiniment  triste, 
dans  le  mystère  de  dessous  bois,  au 
baisser  du  jour. 

Quand  le  déluge  enfin  s'apaise,  il  serait 
temps  de  sortir  de  la  forêt  pour  ne  pas 
s'y  laisser  surprendre  par  la  nuit.  Mais 
nous  étions  presque  arrivés  au  Bayon, 
le  sanctuaire  le  plus  ancien  d'Angkor  et 


k 


80  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

célèbre  par  ses  tours  aux  quatre  visages; 
à  travers  la  futaie  semi-obscure,  on  l'aper- 
çoit d'ici,  comme  un  chaos  de  rochers. 
Allons  quand  même  le  voir. 

En  pleine  mêlée  de  ronces  et  de  lianes 
ruisselantes,  il  faut  se  frayer  un  chemin 
à  coups  de  bâton  pour  arriver  à  ce  temple. 
La  forêt  l'enlace  étroitement  de  toutes 
parts,  l'étouffé  et  le  broie;  d'immenses 
«  figuiers  des  ruines  »,  achevant  de  le 
détruire,  y  sont  installés  partout  jusqu'au 
sommet  de  ses  tours  qui  leur  servent  de 
piédestal.  Voici  les  portes;  des  racines, 
comme  des  vieilles  chevelures,  les  dra- 
pent de  mille  franges;  à  cette  heure  déjà 
tardive,  dans  l'obscurité  qui  descend  des 
arbres  et  du  ciel  pluvieux,  elles  sont  de 
profonds  trous  d'ombre  devant  lesquels 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  81 

on  hésite.  A  l'entrée  la  plus  proche,  des 
singes  qui  étaient  venus  s'abriter,  assis 
■en  rond  pour  tenir  quelque  conseil,  s'é- 
chappent sans  hâte  et  sans  cris;  il  semble 
qu'en  ce  lieu  le  silence  s'impose.  On 
n'entend  que  de  furtifs  bruissements 
d'eau  :  les  feuillages  et  les  pierres  qui 
s'égouttent  après  l'averse. 

Le  guide  cambodgien  msiste  pour 
partir  ;  nous  n'avons  pas  de  lanternes  à 
nos  charrettes,  dit-il,  et  il  faut  rentrer 
avant  l'heure  du  tigre.  Soit,  allons-nous- 
en;  mais  nous  reviendrons,  exprès  pour 
ce  temple  infiniment  mystérieux. 

Tout  de  même,  avant  de  m'éloigner,  je 
lève  la  tête  vers  ces  tours  qui  me  sur- 
plombent, noyées  de  verdure,  —  et  je 
frémis  tout  à  coup  d'une  peur  inconnue 


L 


82 


UN    PELERIN    DANGKOR 


en  apercevant  un  grand  sourire  figé  qui 
tombe  d'en  haut  sur  moi,...  et  puis  un 
autre  sourire  encore,  là-bas  sur  un  autre 
pan  de  muraille,...  et  puis  trois,  et  puis 
cinq,  et  puis  dix;  il  y  en  a  partout, 
et  j'étais  surveillé  de  toutes  parts... 
Les  «  tours  à  quatre  visages!  »  Je  les 
avais  oubliées,  bien  qu'on  m'en  eût 
averti...  Ils  sont  de  proportions  telle- 
ment surhumaines,  ces  masques  sculptés 
en  l'air,  qu'il  faut  un  moment  pour  les 
comprendre  ;  ils  sourient  sous  leurs  grands 
nez  plats  et  gardent  les  paupières  mi- 
closes,  avec  je  ne  sais  quelle  féminité 
caduque  ;  on  dirait  des  vieilles  dames  dis- 
crètement narquoises.  Images  des  dieux 
qu'adorèrent,  dans  les  temps  abolis,  ces 
hommes  dont  on  ne  sait  plus  l'histoire; 


UX    PÈLERIN    d'aXGKOR  83 

images  auxquelles,  depuis  des  siècles,  ni 
le  lent  travail  de  la  forêt,  ni  les  lourdes 
pluies  dissolvantes  n'ont  pu  enlever 
l'expression,  l'ironique  bonhomie,  plus 
inquiétante  encore  que  le  rictus  des 
monstres  de  la  Chine... 

Nos  bœufs  trottent  bon  train  pour  le 
retour,  comme  devinant  qu'il  faut  sortir 
avant  la  nuit  de  cette  forêt,  mouillée  d'eau 
chaude,  qui  déjà  se  fait  obscure  presque 
soudainement,  sans  crépuscule.  Et  le 
souvenir  des  trop  grandes  vieilles  dames, 
qui  sourient  là-bas  derrière  nous,  dis- 
crètes au-dessus  des  amas  de  ruines,  con- 
tinue de  me  poursuivre  pendant  cette 
fuite  sautillante  et  cahotée  à  travers  la 
brousse. 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


Quand  je  retrouve  enfin  l'air  libre,  de- 
vant les  larges  fossés  de  nénufars,  à  l'en- 
trée du  pont  cyclopéen,  le  ciel  déblayé  a 
repris  une  limpidité  de  cristal,  et  c'est 
l'instant  où  commencent  à  palpiter  les 
étoiles.  Au  bout  de  la  clairière  réapparue^ 
les  tours  du  temple  d'Angkor-Vat  se  dres- 
sent très  haut;  elles  ne  sont  plus,  comme 
à  midi,  pâlies  par  un  excès  de  soleil, 
presque  nébuleuses;  d'une  netteté  vio- 
lente, à  présent,  elles  découpent  à  l'em- 
porte-pièce,  sur  fond  d'or  vert,  leurs  sil- 
houettes de  tiares  à  plusieurs  rangs  d& 
fleurons,  et  une  grande  étoile,  l'une  des- 
premières allumées,  scintille  au-dessus, 
magnifiquement...  Alors  revient  chanter 
en  moi  la  phrase  enfantine  de  jadis  r 
«  Au  fond  des  forêts  du  Siam,  j'ai   vu 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  8o 

l'étoile  du  soir  se  lever  sur  les  grandes 
ruines  d'Angkor.  » 

Après  l'étouffemenl  des  voûtes  d'arbres, 
après  la  forêt  pleine  d'embûches,  on  a 
déjà  une  impression  de  sécurité  et  de 
«  chez  soi  »  à  rentrer  dans  l'immense 
enclos  du  temple  où  les  broussailles 
n'ont  guère  plus  que  la  taille  humaine  et 
où  l'avenue  dallée  s'en  va  droite  et  sûre 
vers  un  semblant  de  village.  Le  chant  des 
bonzes  est  aussi  là  pour  me  faire  accueil, 

-  et  quand  je  remonte  par  la  petite  échelle 
dans  ma  maisonnette  sur  pilotis  et  sans 
murailles,  tout  cela  me   semble  hospi- 

-  talier. 

C'est  à  nuit  close,  précédé  d'un  Sia- 
mois porteur  de  torche,  que  je  franchis 


86  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

enfin  le  seuil  de  ce  temple  colossal  d'Ang- 
kor-Vat.  J'avais  cependant  pris  mon 
parti  de  n'y  commencer  mon  pèlerinage 
que  demain  au  lever  du  jour;  mais  il  est 
là,  si  voisin,  surplombant  presque  de  sa 
masse  terrible  mon  logis  frêle  ! 

Quelques  marches  de  granit  à  monter 
et  m'y  voici,  dans  une  première  galerie 
infiniment  longue  qui  a  l'intimidante  sono- 
rité des  cavernes  et  qui  en  avait  d'abord 
le  silence,  mais  qui  tout  de  suite  s'emplit 
de  bruissements... 

C'est  la  galerie  extérieure,  celle  qui 
forme  un  carré  de  deux  cent  cinquante 
mètres  de  côté  et  qui  entoure,  comme 
un  somptueux  chemin  de  ronde,  tout 
l'enchevêtrement  étage  des  construc- 
tions centrales...  Les  dalles  y  sont  feu- 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


trées  d'on  ne  sait  quoi  de  mou  qui  s'é- 
crase sous  les  pas  en  répandant  une 
odeur  de  musc  et  de  fiente.  Et,  aux  bruis- 
sements de  l'arrivée,  s'ajoutent  à  pré- 
sent des  petits  cris  aigus  qui  se  propa- 
gent devant  nous  dans  ces  lointains  si 
obscurs... 

La  torche  en  passant  me  révèle,  sur 
les  parois  d'un  'gris  sombre,  une  mêlée 
inextricable  de  guerriers  qui  gesticulent 
avec  fureur;  tout  le  long  du  chemin,  un 
bas-relief  ininterrompu  déroule  à  perte 
de  vue  des  batailles,  des  combattants  par 
milliers,  des  éléphants  caparaçonnés, 
des  monstres,  des  chars  de  guerre...  Je 
ne  prétends  pas  m'aventurer  cette  nuit 
dans  le  dangereux  dédale  du  milieu, 
dans  le  temple  proprement  dit,  mais  au 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


moins  voudrais-je  en  faire  le  tour,  par 
ces  galeries  si^^'droites,  qui  semblent  si 
faciles,  et  continuer  de  suivre  jusqu'au 
bout  le  déroulement  du  ^bas-relief...  Ce- 
pendant ils  me  troublent,  ces  petits  cris 
aigus  qui  se  multiplient  en  concert, 
comme  poussés  parades  milliers  de  rats, 
au-dessus  de  ma  tête!...  Et  puis,  là- 
haut,  en  guise  de  pierres  de  voûte,  ne 
dirait-on  pas  un  tremblotement  d'étoffes 
noires?...  Oh!  les  adorables  créatures 
inscrites  çà  et  là  aux  parois,  sans  doute 
pour  reposer  les  yeux  de  la  longue  ba- 
taille :  un  lotus  à  la  main,  elles  se  tien- 
nent deux  par  deux,  ou  trois  par  trois, 
calmes  et  souriantes  sous  leurs  tiares 
archaïques.  Et  ce  sont  les  Apsâras  divi- 
nes    des     théogonies     hindoues.     Avec 


UN    PELERIN    D  AXGKOR 


89 


amour,  les  artistes  d'autrefois  ont  ciselé 
et  poli  leurs  gorges  de  Vierges...  Qui 
dira  ce  qu'est  devenue  la  cendre  des 
belles  sur  qui  furent  copiés  ces  torses 
parfaits?...  Horreur!  voici  que  les  voûtes 
s'abaissent  vers  nous,  ou  du  moins  les 
tremblotantes  étoffes  noires  qui  y  parais- 
sent suspendues!...  Elles  descendent  à 
toucher  nos  cheveux,  on  sent  le  vent 
qu'elles  font  comme  à  grands  coups 
d'éventail...  Des  corps  poilus,  agitant 
très  vite  de  longues  membranes  chau- 
ves... Et  c'était  cela  qui  criait  là-haut 
comme  des  rats...  Nous  sommes  frôlés  de 
toutes  parts...  D'énormes  chauves-souris, 
en  nuage,  en  avalanche,  affolées,  agres- 
sives!... Elles  vont  éteindre  notre  pauvre 
lumière  falote.  Sauve  qui  peut!  Courons 


90  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

vers  les  portes...  Ce  temple,  évidemment, 
ne  veut  pas  qu'on  le  profane  aux  heures 
solennelles  de  la.  nuit. 

Au  dehors,  paix  soudaine,  sérénité  du 
ciel  et  splendeur  des  étoiles.  Nous  arrê- 
tons notre  course  de  fuite  pour  respirer 
délicieusement  ;  il  y  a  des  jasmins  qui 
embaument  l'air,  et  la  tranquille  psal- 
modie des  bonzes,  après  ces  milliers  de 
cris  à  nos  oreilles,  semble  une  musique 
exquise.  Toutes  |ces  figures  tourmentées 
qui  peuplaient  les  murailles  et  tous  ces 
attouchements  d'ailes  affreuses  ! . . .  De 
quel  cauchemar  nous  venons  de  sortir!... 

Du  reste,  c'est  l'heure  enchantée  dans 
ces  régions,  l'heure  où  le  brasier  du 
soleil  s'est  éteint  et  où  la  rosée  mauvaise 


UN    PÈLERIX    d'aNGKOR  91 

n'a  pas  commencé  de  mouiller  toutes 
choses.  Dans  l'immense  clairière  au 
milieu  de  laquelle  trône  le  temple,  et  que 
défendent  des  fossés  et  des  murs,  on  a 
une  impression  de  sécurité  parfaite,  mal- 
gré l'ambiance  et  les  grandes  forêts.  Les 
tigres  ne  franchissent  point  les  ponts  de 
pierre,  bien  que  les  portiques  n'en  soient 
plus  jamais  fermés;  à  part  quelques 
singes  curieux,  toutes  les  bêtes  des  bois 
respectent  le  bocage  enclos  où  des 
hommes  habitent  et  chantent. 

Et  la  grande  avenue  est  là,  qui  s'en  va 
devant  moi,  droite  et  sûre,  blanchâtre 
dans  la  nuit,  entre  les  touffes  sombres 
des  arbustes  aux  senteurs  de  jasmin  et 
de  tubéreuse  ;  sans  but,  je  me  mets  à 
cheminer  doucement  sur  ses  dalles,  m'é- 


92  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

loignant  du  temple,  entendant  de  moins 
en  moins  le  chant  des.  bonzes  qui  par 
degrés  se  perd,  derrière  ma  route,  dans 
l'infini  silence. 

J'ai  marché,  marché,  et  voici  les  fossés 
aux  lotus,  avec  le  pont  de  sortie  que 
gardent  les  serpents  à  sept  têtes.  La 
forêt,  sur  l'autre  rive,  dresse  très  haut 
son  rideau  noir;  elle  m'attire,  avec  son 
sommeil  et  son  mystère.  Sans  y  entrer, 
si  j'allais  seulement  jusqu'à  l'orée  de  ses 
futaies  pleines  de  nuit  où  tant  d'oreilles 
aux  aguets  doivent  déjà  m' entendre...  Et 
je  passe  avec  précaution  le  portique, 
m'assurant  de  chaque  dalle  où  mon  pied 
s'appuie  comme  à  tâtons  ;  en  pareille 
obscurité,  ce  pont  est  imposant  à  fran- 
chir. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  93 

Mais  il  me  semble  que  j'entends  courir 
derrière  moi  à  pas  légers...  Des  hommes 
ou  des  singes?...  Avant  que  j'aie  eu  le 
temps  de  me  retourner,  je  me  sens  pris 
par  la  main,  oh!  très  gentiment,  et  deux 
silhouettes  humaines  surgissent  qui  veu- 
lent me  retenir.  Tout  de  suite  je  les 
reconnais  :  deux  de  mes  braves  Siamois, 
conducteurs  de  bœufs;  que  me  veulent- 
ils?  Pour  nous  expliquer,  nous  ne  savons 
aucun  mot  commun  dans  aucune  langue. 
Mais  ils  me  font  signe  que  c'est  témé- 
raire d'aller  plus  loin  :  il  y  a  des  embû- 
ches, et  il  y  a  des  bêtes  avec  des  dents, 
qui  mordent.  Alors,  soit,  je  me  laisse 
ramener  par  eux. 

Ils  me  conduisent  en  un  coin  d'élec- 
tion oh  d'autres  naïfs  bouviers,  égale- 


94  UX    PÈLERIN    d'aNGKOR 

ment  de  mon  cortège,  sont  étendus  à 
fumer  des  cigarettes  en  prenant  le  frais. 
C'est  sur  le  mur  d'enceinte,  bas  et  large, 
qui  forme  terrasse  au-dessus  des  fossés 
de  défense.  Il  paraît  que  je  dois  m'éten- 
dre  aussi  ;  sur  le  sol  ce  serait  impossible, 
à  cause  de  tous  les  venins  sournois  qui 
rampent  dans  l'herbe  ;  mais,  sur  ces 
vieilles  dalles  bien  nettes,  on  ne  risque 
rien.  L'un  d'eux  enlève  le  vêtement 
mince  qui  couvrait  son  torse  de  cuivre, 
le  roule  en  peloton  et  en  fait  un  oreiller 
pour  ma  tête  ;  après  quoi  il  faut  allumer 
une  de  leurs  cigarettes  qui  a  je  ne  sais 
quelle  agréable  et  anesthésiante  odeur 
d'herbe  brûlée.  Nous  ne  pouvons  pas 
causer,  bien  entendu  ;  mais  —  sans 
doute  parce  que  le  silence,  ici,  a  quelque 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  95 

chose  de  trop  terrible  —  un  des  jeunes 
bouviers  entonne  en  fausset  très  doux 
une  petite  chanson  à  dormir  qui  semble 
la  plainte  de  quelque  Esprit  des  ruines  ; 
rien  qu'à  l'écouter  je  me  sens  très  loin, 
dans  un  pays  d'inconnu  et  d'incompré- 
hensible. Et  (de  même  les  constellations, 
qui,  au-dessus  de  ma  tête  renversée, 
scintillent  sur  le  bleu  noir  de  l'infini,  me 
font  à  leur  manière  un  permanent  signal 
d'exil  :  la  Grande  Ourse,  qui  trônait  à 
demeure  dans  nos  nuits  de  France,  sem- 
ble avoir  glissé  dans  le  ciel;  elle  est 
presque  tombée  sous  l'horizon,  et,  du 
côté  inverse,  je  vois  briller,  très  indica- 
trice, la  Croix  du  Sud. 

C'était,  au  premier  abord,  une  sensa- 
tion délicieuse  de  reposer  ainsi,  demi-nu, 


96  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

se  confiant  à  la  tiédeur  égale  et  cares- 
sante d'une  atmosphère  qui  ne  peut  à 
aucun  moment  se  refroidir  et  où  l'on  sait 
que  jamais  ne  se  lèvera  un  souffle  trop 
vif.  Mais  les  instants  de  bien-être  sont 
comptés  en  ces  climats  ;  autour  de  nous 
un  petit  susurrement,  discret  pour  com- 
mencer, s'enfle  de  minute  en  minute  et 
se  généralise  :  les  'moustiques  s'assem- 
blent, ayant  flairé  de  loin  l'odeur  inusi- 
tée de  la  chair.  Et  puis  déjà  la  toile  dont 
je  suis  vêtu  s'amollit,  s'imbibe  d'humi- 
dité :  l'éternelle  mouillure  de  ces  régions, 
qui  avait  fait  trêve  une  heure  ou  deux, 
reparaît  à  présent  sous  forme  de  rosée. 
Nous  sommes  saupoudrés  de  goutte- 
lettes d'eau  ;  il  faut  revenir  chercher  un 
abri  au  pied  du  grand  temple,  dans  le 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  97 

hameau  des  bonzes  chanteurs,  au  hangar 
de  pèlerins. 

C'est  sous  ce  hangar,  et  protégé  par 
son  petit  autel  à  Bouddha,  que  je  vais 
enfin  m'endormir.  Les  pilotis  m'éloi- 
gnent  du  sol  où  courent  les  bêtes  veni- 
meuses, et  une  mousseline  tendue  est 
ma  protection  contre  les  bêtes  qui  volent. 
Autour  de  moi  s'installent  les  bouviers 
jaunes  de  ma  suite  ;  comme  ils  n'ont  pas 
de  moustiquaire,  il  décident  de  se  relayer 
pour  entretenir  jusqu'au  matin,  sous  le 
plancher  à  claire-voie  de  notre  logis,  un 
grand  feu  d'herbes  qui  nous  envelop- 
pera tous  d'un  nuage  protecteur.  Et, 
bercé  par  les  chants  bouddhiques,  je  m'a- 
bîme bientôt  dans  le  sommeil,  au  milieu 

d'une  odorante  fumée. 

9 


VIII 


Vendredi,  29  novembre   1901. 


Éveillé  à  l'aube,  par  le  crescendo 
matinal  des  psalmodies.  Il  y  a  eu  tant 
d'humidité,  tant  de  rosée  que,  malgré  le 
toit  de  chaume,  tout  est  mouillé  autour 
de  moi  et  sur  moi,  comme  après  une 
averse. 

A  la  quasi-fraîcheur  de  l'extrême 
matin,  je  monte  à  nouveau  les  premiers 
degrés     du   temple     entre    les     rampes 


UN    PÈLERIX    d'aXGKOR  99 

frustes,  rongées  par  les  pluies  des  siè- 
cles. Et,  me  souvenant  des  chauves- 
souris  gardiennes,  j'entre  avec  un  excès 
de  précautions,  sans  faire  plus  de  bruit 
qu'un  chat.  Elles  dorment  toutes  là-haut, 
mes  ennemies  d'hier  au  soir,  la  tête  en 
bas,  pendues  par  les  griffes  au  plafond 
de  pierre,  et  simulant  à  cette  heure  des 
myriades  de  petits  sacs  en  velours  som- 
bre. Me  voici  dans  la  place  sans  qu'elles 
aient  bougé  ;  je  reconnais  la  galerie,  aux 
sonorités  de  caveau,  que  décore  à  perte 
de  vue  l'interminable  bas-relief  des  ba- 
tailles ;  cependant,  comme  elle  se  révèle 
cette  fois  d'ensemble,  fuyant  en  perspec- 
tive toute  droite,  elle  me  paraît  encore 
plus  infiniment  longue  ;  un  demi-jour 
verdâtre  remplace  tout  à  coup  ici  la  belle 


100  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

lumière  qui  naissait  dehors;  ainsi  que 
dans  les  souterrains,  on  y  sent  une  odeur 
de  moisissure,  mais  que  domine  la  puan- 
teur musquée  des  fientes  de  chauves- 
souris,  déposées  en  couche  sur  le  sol, 
comme  si,  de  la  voûte,  il  pleuvait  cons- 
tamment des  graines  brunes. 

Pour  éclairer  le  déploiement  du  bas- 
relief,  qui  couvre  toute  la  paroi  inté- 
rieure de  la  galerie,  des  fenêtres  de  dis- 
tance en  distance  ouvrent  sur  le  bocage 
d'alentour,  donnant  une  lumière  atté- 
nuée que  verdissent  les  feuillages  et  les 
palmes.  Très  somptueuses  fenêtres  d'ail- 
leurs :  elles  s'encadrent  de  si  délicates 
ciselures  que  l'on  croirait  des  dentelles 
plaquées  sur  la  pierre,  et  elles  ont  des 
barreaux  annelés  qui  semblent  des  colon- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  101 

nettes  de  bois,  précieusement  travaillées 
au  tour,  mais  qui  sont  en  grès,  comme  le 
reste  des  murailles. 

Ce  bas-relief,  qui  prolonge  sa  mêlée  de 
personnages  sur  une  longueur  d'un  kilo- 
mètre, aux  quatre  faces  du  temple,  s'ins- 
pire de  l'une  des  plus  antiques  épopées 
conçues  par  les  hommes  d'Asie,  —  ces 
Aryens'  nos^ancêtres. 

«  Jadis,  à  l'âge  'appelé  Kuta,  vivaient 
les  fils  de  Kyacyapa,  qui  étaient  d'une 
force  et  d'une  beauté  surhumaines.  Deux 
sœurs  leur  avaient  donné  le  jour,  Diti 
et  Aditi.  Mais  les  fils  d'Aditi  étaient  dieux, 
tandis  que  les  fils  de  Diti  étaient  dé- 
mons. 

»  Un  jour   qu'ils    s'étaient  réunis   en 


102  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

conseil  pour  chercher  un  moyen  de  se 
soustraire  à  la  vieillesse  et  à  la  mort,  ils 
décidèrent  de  cueillir  toutes  ces  plantes 
des  bois  que  l'on  nomme  des  simples,  de 
les  jeter  dans  la  mer  de  lait,  et  ensuite 
de  baratter  la  mer;  il  en  résulterait  un 
magique  breuvage  qui  vaincrait  la  mort  et 
les  rendrait  à  jamais  vigoureux  et  beaux. 

»  Ils  firent  donc  une  baratte  avec  une 
montagne,  une  corde  avec  le  grand  ser- 
pent sacré  Vasouki,  et  se  mirent  à  ba- 
ratter sans  trêve. 

»  Bientôt,  des  eaux  remuées,  sortirent 
les  Apsâras,  danseuses  et  courtisanes 
célestes  qui  étaient  d'une  incomparable 
beauté.  Elles  devinrent  les  femmes  des 
demi-dieux  Gandharwas  et  donnèrent 
naissance  à  la  race  des  singés. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  103 

»  Ensuite  sortit  en  personne  la  belle 
Varouni,  fille  de  l'Océan,  que  les  fils 
d'Aditi  prirent  pour  épouse.  Enfin,  à  la 
surface  de  Ja  mer,  on  vit  se  former  le 
breuvage  merveilleux  qui  devait  triom- 
pher de  la  mort.  Mais,  pour  le  posséder, 
une  guerre  d'extermination  commença 
entre  les  fils  de  Diti  et  les  fils  d'Aditi.  Et 
les  fils  d'Aditi  furent  les  vainqueurs.  » 

Tel  est  le  thème  résumé  du  Ramayana, 
cette  légende  ancestrale  venue  jusqu'à 
nous  grâce  au  pieux  Valmiki,  saint  ermite 
de  la  montagne  qui  a  pris  soin,  dans  la 
nuit  des  temps,  de  la  transcrire  et  de  la 
fixer  en  un  poème  de  vingt-cinq  mille 
distiques. 

Le  barattement  de  la  mer  de  lait  occupe 


104  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

à  lui  seul  un  panneau  de  plus  de  cin- 
quante mètres  de  long.  Viennent  ensuite 
les  batailles  des  démons  et  des  dieux,  ou 
celles  des  singes  contre  les  mauvais 
esprits  de  l'île  de  Ceylan  qui  avaient 
enlevé  à  Rama  la  belle  Sita  son  épouse. 
Tous  ces  tableaux,  qui  jadis  étaient 
peints  et  dorés,  ont  pris,  sous  les  suinte- 
ments de  l'humidité  éternelle,  une  triste 
couleur  noirâtre  avec,  par  places,  des  lui- 
sances  de  chose  mouillée.  En  outre,  jus- 
qu'à portée  humaine,  le  bas-relief  (qui  a 
cinq  mètres  de  haut)  est  usé  par  le  frotte- 
ment séculaire  des  doigts,  —  car,  aux 
époques  de  pèlerinage,  toute  la  multitude 
se  fait  un  devoir  de  le  toucher.  Çà  et  là, 
dans  les  parties  qu'éclairent  les  belles 
fenêtres   aux   colonnes    torses,    on   voit 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  103 

encore  des  traces  de  coloriage  sur  les 
vêtements  ou  les  figures;  et,  parfois,  aux 
tiares  des  Apsâras,  un  peu  d'or  épargné 
par  le  temps  continue  de  briller.  En 
m'avançant,  je  ne  cesse  d'épier  là-haut 
les  gardiennes  veloutées  ;  les  dalles  son- 
nent creux,  et,  quand  mon  pas  fait  trop 
de  bruit,  quelques  paires  de  membranes 
chauves  se  déplient;  une  chauve-souris 
s'étire,  en  éveille  une  autre,  et  un  remue- 
ment commence  ;  alors  je  m'immobilise, 
comme  pétrifié,  jusqu  à  ce  que  tout  se 
rendorme. 

Ce  qui  est  incompréhensible,  c'est  que 
la  muraille  à  personnages  semble  d'un 
seul  morceau  sur  des  centaines  de  mètres 
de  longueur;  il  faut  regarder  de  tout 
près  pour   découvrir  les    jointures   des 


106  UX    PÈLERIN    d'aNGKOR 

pierres  énormes  qui  ont  été  mises  à  la  file 
sans  le  secours  d'aucun  ciment  et  ajustées 
avec  une  précision  rigoureuse,  comme 
dans  les  monuments  de  l'antiquité  égyp- 
tienne. 

Au  milieu  de  chaque  face  du  quadrila- 
tère, un  portique  s'ouvre  dans  ce  chemin 
de  ronde  et  donne  accès  à  la  cour  cen- 
trale où  s'élève  la  pagode  proprement 
dite,  le  prodigieux  amas  de  grès  sculpté 
escaladant  le  ciel  bleu.  Là,  j'hésite  à  péné- 
trer, intimidé  peut-être,  ou  fatigué  d'a- 
vance, par  un  tel  enchevêtrement  d'esca- 
liers, de  terrasses  et  de  tours,  par  une 
telle  complication  de  lignes,  une  telle 
lourdeur  dans  le  silencieux  ensemble. 
Plutôt  que  d'entrer,  je  m'attarde  encore  à 
suivre  le  bas-relief  du  pourtour. 


I 


UN    PÈLERIN    d'aXGKOR  107 

Dans  la  galerie  du  quatrième  côté, 
rencontre  de  deux  enfants-bonzes,  — 
robe  jaune  citron  et  draperie  jaune  orange. 
Que  viennent-ils  faire  là  avec  une 
brouette,  une  pelle  et  un  balai?  Ah!  tout 
bonnement  ramasser  de  la  fiente  de 
chauve-souris  pour  fumer  quelque  petit 
jardin  monacal.  Et  combien  de  milliards 
d'insectes  mangés  en  l'air  représentent 
ces  tas  de  graines  brunes,  dans  leur 
brouette,  qui  vont  servir  à  féconder  des 
fleurs,  lesquelles  nourriront  d'autres  in- 
sectes, lesquels  seront  mangés  par  d'au- 
tres chauves-souris  ! 

Mais  ils  commencent  à  faire  trop  de 
bruit,  ces  jeunes  bonzes  —  quoiqu'ils  en 
fassent  à  peine  —  car,  là-haut,  les  dor- 
meuses de  velours  s'éveillent. 


tf 


108  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

Pour  éviter  leurs  ailes  chauves,  par  l'un 
des  portiques  je  me  jette  décidément 
dans  la  cour  centrale.  Et,  ainsi,  après 
avoir  tourné  longtemps  autour  du  chaos 
embroussaillé  des  sanctuaires,  j'y  aborde 
enfin,  avec  brusquerie,  d'un  élan  de  fuite. 

C'est  à  un  instant  où  la  lumière  baisse 
tout  à  coup,  comme  si  le  soleil  subissait 
quelque  grande  éclipse.  Au-dessus  des 
amas  de  terrasses,  de  portiques  et  d'es- 
caliers, qu'enchevêtrent  des  verdures  fou- 
gueuses, les  nuages  viennent  d'étendre 
soudain  une  voûte  de  ténèbres  ;  une  pluie 
diluvienne  va  encore  se  déverser  sur  ces 
ruines.  Et  toutes  les  bêtes  qui  habitent  là 
sous  les  feuillées  ou  dans  les  trous  des 
murailles  font  silence,  attentives  à  ce  qui 
va  tomber. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  109 

Ce  temple  est  un  des  lieux  du  monde 
où  les  hommes  ont  entassé  le  plus  de 
pierres,  accumulé  le  plus  de  sculptures, 
d'ornements,  de  rinceaux,  de  fleurs  et  de 
visages.  Ce  n'est  pas  simple  comme  les 
belles  lignes  de  Thèbes  ou  de  Baalbeck. 
C'est  déroutant  de  complication  aussi 
bien  que  d'énormité.  Des  monstres  gar- 
dent tous  les  perrons,  toutes  les  entrées  ; 
les  divines  Apsâras,  en  groupes  répétés 
indéfiniment,  se  montrent  partout  entre 
les  lianes  retombantes.  Et,  à  première 
vue,  rien  ne  se  démêle  ;  on  ne  perçoit  que 
désordre  et  profusion  dans  cette  colline 
de  blocs  ciselés,  au  faîte  de  laquelle  ont 
jailli  les  grandes  tours. 

Mais,  dès  que  l'on  observe  un  peu,  une 
symétrie  parfaite    s'affirme  au  contraire 

10 


ilO  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

du  haut  en  bas.  La  colline  de  sculptures 
forme  une  pyramide  carrée,  à  trois  gra- 
dins, dont  la  base  a  plus  d'un  kilomètre 
de  pourtour,  et  c'est  sur  le  troisième 
de  ces  gradins,  tout  en  haut,  que  se 
trouve  sans  doute  le  lieu  saint  par  excel- 
lence. Il  faut  donc  monter  —  je  m'y 
attendais  —  monter,  par  des  marches 
roides  et  déjetées,  entre  les  Apsâras  sou- 
riantes, les  lions  accroupis,  les  serpents 
sacrés  étalant  comme  un  éventail  leurs 
sept  têtes,  et  les  verdures  languides 
qu'aucun  souffle  en  ce  moment  ne  remue, 
monter  en  hâte,  pour  avoir  le  temps  d'ar- 
river avant  que  l'ondée  commence.  En 
venant  ici,  ce  matin,  j'avais  prévu  que 
cette  ascension  se  ferait  sous  le  soleil  et 
le  ciel  bleu,  avec  des  souffles  d'air  agitant 


I 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  111 

les  branches,  avec  partout  des  bruits 
d'oiseaux,  d'insectes  ou  de  reptiles  en 
fuite  devant  mes  pas.  Mais  ces  mornes 
immobilités  m'intimident;  je  n'étais  pas 
préparé  à  ce  silence  d'attente,  ni  à  ce  ciel 
noir...  Non,  mon  arrivée  n'éveille  aucun 
mouvement,  aucun  bruit,  et  même  je  ne 
perçois  plus  qu'à  peine,  au  lointain,  le 
chant  de  ces  bonzes  qui  psalmodient  sans 
trêve  aux  pieds  du  temple. 

Cependant  me  voici  sur  la  première 
des  trois  plates-formes.  Et  là  se  dresse 
devant  moi  le  second  étage,  d'une  hauteur 
double  de  celle  du  premier,  m' offrant  des 
escaliers  plus  abrupts,  plus  gardés  par 
des  sourires  ou  des  rictus  de  pierre.  Il  est 
entouré  sur  ses  quatre  faces  d'une  galerie 
voûtée,  sorte  de  cloître  immense  et  pom- 


112  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

peusement  superbe,  avec  cet  excès  de 
ciselures,  ces  portiques  trop  couronnés 
d'étranges  frontons,  avec  ces  fenêtres 
trop  étroites  dont  les  barreaux  de  grès, 
déjà  trop  massifs,  se  rapprochent  comme 
pour  mieux  vous  emprisonner.  Déla- 
brement extrême  partout.  A  l'intérieur, 
décoration  plus  simple  que  dans  les 
couloirs  d'en  bas  ;  il  y  fait  humide, 
sombre,  et  on  y  sent  une  intolérable 
odeur  de  chauve-souris  :  elles  garnissent 
la  voûte,  ces  dormeuses  suspendues!...  A 
cette  hauteur,  on  n'entend  plus  rien  de 
la  litanie  des  bonzes,  et  le  silence  est  si 
profond  que  l'on  ose  à  peine  marcher. 

Seconde  plate-forme  entourée  comme 
la  première  de  son  cloître  aux  façades 
aussi  ouvragées   que  les   plus  patientes 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  113 

broderies.  Là,  on  aurait  le  droit  de  se 
croire  presque  arrivé;  mais  voici  que  le 
troisième  étage  surgit,  d'une  hauteur 
double  de  celle  du  second,  et  le  monu- 
mental escalier  qui  y  mène,  avec  ses 
marches  usées  où  l'herbe  pousse,  est 
roide  à  donner  le  vertige  ;  les  dieux  sans 
doute  veulent  se  faire  plus  inaccessibles  à 
mesure  que  l'on  essaie  de  s'en  rapprocher. 
Vraiment  on  dirait  que  le  temple  grandit, 
s'allonge,  s'étire  vers  le  ciel  obscur,  et 
c'est  un  peu  comme  dans  ces  rêves  fati- 
gants où  l'on  s'acharne  vers  un  but  qui 
s'enfuit...  Il  doit  y  en  avoir  quatre,  de 
ces  escaliers  que  les  Apsâras  surveillent, 
un  sur  chacune  des  faces  de  l'énorme 
piédestal;    mais   je   n'ai    pas    le    temps 

de  choisir  le  meilleur,  car  l'ombre  des 

10. 


m  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

nuages  s'épaissit  toujours  et  l'ondée  est 
proche.  Je  monte,  en  courant  presque, 
et  la  forêt,  la  forêt  souveraine,  semble 
monter  en  même  temps  que  moi;  elle 
commence  à  déployer  de  toutes  parts  son 
cercle  à  l'horizon  comme  une  mer. 

Troisième  plate-forme  carrée,  ayant  de 
même  son  cloître  de  bordure,  aux  façades 
ciselées  plus  magnifiquement  encore.  En 
haut-relief  sur  les  murailles,  toujours  les 
Apsâras  qui  se  tiennent  par  groupes, 
m'accueillant  avec  des  sourires  de  mo- 
querie discrète,  les  yeux  à  demi  clos.  A 
cet  étage  supérieur,  où  j'atteins  la  base 
des  grandes  tours  et  les  portes  mêmes  du 
sanctuaire,  je  dois  être  à  plus  de  trente 
mètres  au-dessus  des  plaines.  Maintenant 
l'illusion  se  fait  inverse  :  il  me  semble- 


UX    PÈLERIN    d'aNGKOR  115 

rait  plutôt  que  c'est  le  temple  qui  vient 
de  s'affaisser  dans  la  forêt;  à  le  voir  d'ici, 
on  le  dirait  submergé,  noyé  au  milieu  de 
la  verdure;  au-dessous  de  moi,  trois 
assises  graduées  de  cloîtres,  des  portiques 
à  haute  couronne,  des  voûtes  somptueu- 
ses, à  peine  infléchies  par  les  siècles,  ont 
comme  plongé  dans  les  arbres,  dans  la 
muette  étendue  des  arbres  dont  les  cimes, 
au  loin  et  à  perte  de  vue,  simulent  des 
ondulations  de  houle... 

La  pluie  !  Quelques  premières  gouttes, 
étonnamment  larges  et  pesantes,  pour 
avertir.  Et  puis,  tout  de  suite,  le  tambou- 
rinement  général  sur  les  feuilles,  des 
torrents  d'eau  qui  s'abattent  en  fureur. 
Alors,  par  un  portique,  dont  le  fronton 
surchargé  imite  des  flammes  et  des  cornes, 


H6  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

j'entre  en  courant  m'abriter  enfin  dans 
ce  qui  doit  être  le  sanctuaire  même. 

J'attendais  une  salle  immense  où  je 
serais  seul,  et  ce  n'est  encore  qu'une  ga- 
lerie infiniment  longue,  mais  étroite, 
oppressante,  sinistre,  —  où  je  frémis 
presque  de  rencontrer,  dans  le  demi-jour 
de  l'averse  et  des  fenêtres  trop  grillées, 
beaucoup  de  monde  immobile,  du  monde 
mangé  par  les  vers,  des  dieux-cadavres, 
des  dieux-fantômes,  assis  ou  efîondrés  le 
long  des  parois. 

La  plupart  ont  la  taille  humaine,  mais 
quelques-uns  sont  géants,  et  d'autres  sont 
nains  ;  il  y  en  a  d'un  gris  terreux,  il  y  en 
a  d'une  rougeur  sanguinolente,  et  çà  et 
là  des  dorures,  comùie  aux  masques  des 
momies,  brillent  encore  sur  certains  vi- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  117 

sages  ;  beaucoup  n'ont  plus  de  mains, 
plus  de  bras,  plus  de  tête,  et  un  amas  de 
fiente  de  chauve-souris  enfle  leur  dos, 
déforme  leurs  épaules...  Oh!  Dès  qu'on 
lève  les  yeux,  quel  dégoût  !  Ici,  plus  en- 
core qu'en  bas,  elles  tapissent  entière- 
ment les  plafonds  de  pierre,  ces  petites 
pochettes  en  velours  qui  pendent  accro- 
chées par  des  griffes  et  que  le  moindre 
bruit  déplierait  toutes  pour  en  faire  un 
tourbillon  d'ailes...  Intérieurement  les 
épaisses  parois  noirâtres,  dépourvues  de 
tout  dessin,  disparaissent  à  moitié  sous 
de  fines  draperies,  comme  des  crêpes  fu- 
néraires, qui  sont  l'œuvre  d'araignées 
innombrables.  Au  dehors,  on  entend 
l'averse  qui  fait  rage,  tout  est  inondé, 
-  tout  ruisselle  en  cascades.  On  respire  de 


ï 


118  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

la  vapeur  chaude,  à  la  fois  fétide  et  mus- 
quée. Dans  cette  longue  galerie,  on  se 
sent  trop  enfermé  par  le  rapprochement 
des  murailles  aussi  bien  que  par  l'énor- 
mité  des  fuseaux  de  grès  masquant  les 
ouvertures  ;  —  et  cependant  le  cercle  de 
l'horizon,  aperçu  entre  ces  barreaux  des 
fenêtres,  maintient  la  notion  de  l'altitude  : 
on  n'oublie  pas  que  l'on  domine,  du  haut 
de  cette  sorte  de  prison  aérienne,  l'infini 
de  la  forêt  mouillée. 

Le  voilà  donc  ce  sanctuaire  qui  hantait 
jadis  mon  imagination  d'enfant  et  où  je 
ne  suis  monté  qu'après  tant  de  courses 
par  le  monde,  quand  c'est  déjà  le  soir  de 
ma  vie  errante  !  Il  me  fait  lugubre  accueil  ; 
je  ne  m'étais  pas  représenté  ces  torrents 
de  pluie,  cet  enfermement  parmi  les  toiles 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  119 

d'araignée,  ni  ma  solitude  de  cette  heure 
au  milieu  de  tant  de  dieux-fantômes. 
Il  y  a  surtout  un  personnage  là-bas, 
rougeâtre  comme  un  cadavre  écorché, 
dont  les  pieds  s'émiettent  de  vermoulure 
et  qui,  pour  ne  pas  choir  encore,  s'appuie 
de  travers  contre  la  muraille,  renversant 
à  demi  son  visage  aux  lèvres  rongées  : 
c'est  de  lui,  semble-t-il,  qu'émanent  tout 
le  silence  et  toute  l'indicible  tristesse  du 
lieu. 

Prisonnier  là  tant  que  va  durer  l'orage, 
d'abord  je  m  approche  d'une  fenêtre,  ins- 
tinctivement, pour  chercher  plus  d'air, 
échapper  à  l'odeur  des  chauves-souris. 
Et,  entre  les  rigides  barreaux  fuselés,  je 
regarde  dévaler  au-dessous  de  moi  la  masse 
architecturale  que  je  viens  de  gravir.  Aux 


120  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

flancs  des  ruines,  toutes  les  verdures  flé- 
chissent et  tremblent,  accablées  par  le 
tumultueux  arrosage  ;  les  légions  d'Apsâ- 
ras,  les  grands  serpents  sacrés  et  les 
monstres  accroupis  aux  seuils  d'escaliers, 
semblent  courber  la  tête  sous  le  déluge 
quotidien  qui,  depuis  des  saisons  sans 
nombre,  les  use  à  force  de  les  laver.  On 
entend  de  plus  en  plus  l'eau  crépiter,  fuir 
par  mille  ruisseaux. 

Pour  discerner  le  plan  d'ensemble  de 
cette  troisième  et  plus  haute  plate-forme, 
il  faudrait  pouvoir  sortir  ;  mais  la  lumière 
continue  de  baisser,  comme  si  c'était  le 
crépuscule  au  lieu  du  matin,  l'horizon 
des  forêts  s'embrume  tout  à  fait  sous  les 
rideaux  plus  opaques  de  la  pluie,  —  donc 
cela  durera  bien  une  heure.  Force  m'est 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  121 

de  rester  à  l'abri,  et,  dans  cette  persis- 
tante pénombre  d'éclipsé,  me  sentant 
suivi  par  les  sourires  cadavéreux  de  toute 
cette  assemblée  de  Bouddhas  qui  me  re- 
gardent, je  m'avance  vers  ce  qui  doit  être 
le  centre  et  le  cœur  même  d'Angkor-Vat. 

Je  marche  doucement  sur  les  couches 
de  poussière  et  de  fiente  semées  de  plumes 
de  hibou.  Les  grosses  araignées  velues, 
qui  ont  tissé  les  multiples  draperies,  se 
tiennent  immobiles  et  au  guet. 

En  plus  de  ce  qui  tombe  sans  cesse  de 
la  voûte,  des  petits  tas  de  fleurs  flétries 
et  d'encens  brûlé  s'élèvent  devant  toutes 
les  idoles,  attestant  qu'on  les  vénère  tou- 
jours. Pourquoi  cependant  ne  pas  les 
épousseter  un  peu  quand  on  vient  leur 

H 


122  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

faire  visite  ?  Et  puis,  dans  quel  désordre 
on  les  a  laissées  !  Les  petites,  les  grandes, 
les  colossales,  pêle-mêle  comme  après 
une  déroute.  A  l'époque  indéterminée  du 
sac  delà  ville  et  du  pillage  du  temple,  on 
a  dû  les  renverser  toutes  et  les  traîner  à 
terre.  Plus  tard,  la  piété  des  Siamois  les 
a  remises  debout,  autant  que  possible, 
mais  en  groupement  quelconque  le  long 
des  murailles,  celles  en  grès  dur  ou  celles 
en  bois  vermoulu  qui  s'émiettent  au 
moindre  contact,  celles  qui  n'ont  plus  de 
couleur,  ou  celles  qui  ont  encore  des 
robes  rouges  et  des  visages  dorés.  (Et,  de 
crainte  d'en  oublier  une  seule  dans  leurs 
hommages,  les  pèlerins  qui  viennent  ici 
passent  des  heures,  paraît-il,  à  parcourir 
les  galeries  sans  fin  où  elles  reposent.) 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  123 

Statues  bouddhiques,  déjà  plusieurs  fois 
centenaires,  elles  furent  cependant  des 
nouvelles  venues,  des  intruses  toutes 
neuves  dans  ce  temple  d'un  culte  beau- 
coup plus  ancien  ;  mais,  après  avoir  sup- 
planté les  images  de  Brahma,  dieu  primi- 
tif d'Angkor,  les  voici  qui  tombent  à  leur 
tour,  détruites  par  le  temps. 

Les  dalles  sont  assez  feutrées  d'immon- 
dices et  de  cendre  pour  assourdir  mon 
pas,  et,  sans  que  les  milliers  de  petites 
oreilles  m'entendent  là-haut,  je  puis  m'a- 
cheminer  vers  le  fond  plus  obscur  de  la 
galerie,  entre  les  deux  rangs  de  person- 
nages muets.  Ce  fond,  c'était  jadis  le 
Saint  des  Saints,  le  lieu  où  devait  trôner 
le  Brahma  suprême  ;  mais  il  a  été  muré 
en  des  temps  que  l'on  ne  sait  plus. 


L 


124'  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

Et,  devant  ce  mur  —  qui  sans  doute 
enferme  encore  l'idole  terrible  et  peut- 
être  la  conserve  aussi  intacte  qu'une  mo- 
mie dans  son  sarcophage  —  un  Bouddha 
très  gigantesque,  dominateur  et  doux,  est 
venu  depuis  des  siècles  s'asseoir,  croisant 
les  jambes  et  fermant  à  demi  ses  yeux 
baissés  ;  depuis  tant  de  siècles  que  les 
araignées  l'ont  patiemment  drapé  de 
mousselines  noires  pour  éteindre  ses  do- 
rures et  que  les  chauves-souris  ont  eu  le 
temps  d'amonceler  sur  lui  leur  fiente  en 
épais  manteau.  La  peuplade  des  horribles 
petites  bêtes  somnolentes  forme  à  cette 
heure  au-dessus  de  son  front  comme  un 
dais  capitonné  de  peluche  brune,  et  la 
pluie,  qui  s'obstine  à  ruisseler  dehors,  lui 
ioue  sa  plaintive  musique  de  chaque  jour. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  123 

Mais  son  visage  penché,  que  je  distingue 
malgré  l'ombre,  conserve  ce  même  sou- 
rire qui  se  retrouve  sur  toutes  les  images 
de  Lui,  depuis  le  Thibet  jusqu'à  la  Chine  : 
le  sourire  de  la  Grande  Paix,  obtenue  par 
le  Grand  Renoncement  et  la  Grande  Pitié. 

Le  soir,  quand  je  remonte  au  temple, 
après  avoir  dormi  en  bas,  à  ses  pieds, 
dans  le  hangar  des  pèlerins,  pendant  les 
heures  trop  brûlantes,  le  soir,  on  n'ima- 
ginerait jamais  qu'il  a  plu  à  torrents  toute 
la  matinée.  Au  ciel,  c'est  une  splendeur 
bleue  que  l'on  croirait  immuable  ;  la  terre 
a  eu  vite  fait  de  boire  l'eau  surabon- 
dante ;  le  soleil  torride  a  séché  les  arbres 
de  la  forêt  et  les  verdures  qui  s'accrochent 

aux  ruines.  Tout  est  lumineux,  calme  et 

11. 


126  UX    PÈLERIN    d'aNGKOR 

chaud,  bien  plus  encore  que  clans  nos 
plus  belles  journées  d'été.  Les  Apsâras, 
les  monstres,  les  bas-reliefs  à  demi  effa- 
cés, les  amas  de  grandes  pierres  défuntes, 
baignent  à  présent  dans  une  sorte  d'iro- 
nique et  morne  magnificence.  Et  les  mil- 
liers de  petits  envahisseurs  du  sanctuaire, 
ceux  qui  volent,  ceux  qui  courent  ou  ceux 
qui  rampent,  viennent  de  se  remettre  à 
butiner  après  s'être  cachés  pendant 
l'averse  ;  on  entend  bruire  partout  des 
serpents,  des  lézards,  chanter  des  tourte- 
relles et  des  oiselets,  miauler  des  chats 
sauvages  ;  de  larges  papillons  se  promè- 
nent, semblables  à  des  découpures  de 
soie  précieuse,  et  des  mouches  par  my- 
riades, en  corselet  de  velours  ou  d'or  vert, 
mêlent  à  la  psalmodie  des  bonzes  leur 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  127' 

murmure  comme  un  bourdonnement  de 
cloches  lointaines.  Seules,  les  chauves- 
souris,  les  obsédantes  chauves-souris, 
principales  maîtresses  d'Angkor-Vat,  dor- 
ment toujours  à  l'ombre  perpétuelle, 
collées  sous  les  voûtes  des  cloîtres. 

Avec  le  temps  et  l'abandon,  chacune 
des  assises  superposées  du  temple  est 
devenue  une  sorte  de  jardin  suspendu  oh 
les  immenses  feuilles  des  bananiers  se 
mêlent  aux  touffes  blanches  d'un  jasmin 
très  odorant,  fleuri  en  bouquets.  Tout 
cela  et  mille  autres  plantes  exotiques  et 
de  longues  herbes  folles,  tout  cela,  après 
avoir  fait  semblant  de  mourir  sous  les 
coups  de  fouet  de  la  pluie,  s'est  relevé  plus 
vigoureux  et  d'une  fraîcheur  plus  écla- 
tante, parmi  la  décrépitude  des  pierres. 


128  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

Sans  me  presser  cette  fois,  puisque 
aucun  nuage  ne]  menace,  je  monte  les 
degrés  ardus  qui  conduisent  en  haut  chez 
les  dieux!  Oh!  les  gracieuses  et  exquises 
ciselures  jetées  à  profusion  partout!  Ces 
enroulements,  ces  feuillages,  ces  rinceaux 
—  comment  s'expliquer  cela?  —  ils  res- 
semblent à  ceux  qui  apparurent  chez  nous 
à  l'époque  de  François  P'  et  des  Médicis  ; 
pour"  un  peu  l'on  serait  tenté  de  croire, 
s'il  n'y  avait  impossibilité,  que  les  ar- 
tistes de  notre  Renaissance  seraient  ve- 
nus chercher  leurs  modèles  sur  ces  mu- 
railles, —  qui,  de  leurs  jours  cependant, 
dormaient  déjà  depuis  trois  ou  quatre 
centenaires  au  milieu  de  forêts  tout  à  fait 
insoupçonnées  de  l'Europe. 

Je  monte  sans  hâte,  éclairé  par  un  so- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  129 

leil d'éblouissement  et  de  mort.  Oh!  com- 
bien de  symboles  effroyables,  échelonnés 
sur  cette  pénible  route  ascendante!  Par- 
tout des  monslres,  des  combats  de  mons- 
tres; partout  le  Naga  sacré,  traînant  sur 
les  rampes  son  long  corps  onduleux,  et 
puis  dressant  en  épouvantail  ses  sept  têtes 
vipérines  !  Les  Apsàras,  qu'elles  sont  jo- 
lies et  souriantes  sous  leurs  coiffures  de 
déesses,  avec  pourtant  toujours  celte 
expression  de  sous-entendu  et  de  mystère 
qui  ne  rassure  pas...  Très  parées,  ayant 
des  bracelets,  des  colliers,  des  bandeaux 
de  pierreries,  de  hautes  tiares  pointues  ou 
des  touffes  de  plumes,  elles  tiennent  entre 
leurs  doigts  délicats,  tantôt  une  fleur  de 
lotus,  tantôt  d'énigmatiques  emblèmes  ; 
toutes  celles  que  l'on   peut  atteindre  en 


i 


130  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

passant  ont  été  si  souvent  caressées,  au 
cours  des  siècles,  que  leurs  belles  gorges 
nues  luisent  comme  sous  un  vernis,  — 
et  ce  sont  les  femmes  qui,  pendant  les 
pèlerinages,  les  touchent  passionnément 
pour  obtenir  d'elles  la  grâce  de  devenir 
mères.  Dans  leurs  niches  brodées  de  cise- 
lures, elles  demeurent  adorables.  Quel 
dommage  que  leurs  pieds  les  déparent, 
toujours  énormes,  comme  aux  bas-reliefs 
de  l'Egypte,  et  toujours  inscrits  de  profil 
quand  les  jambes  sont  de  face;  mais  aussi 
ils  commandent  la  méditation  recueillie, 
ces  pieds  si  maladroits,  en  attestant  que 
les  belles  déesses  furent  l'œuvre  d'une  hu- 
manité très  primitive  dont  l'art  se  débat- 
tait encore  contre  les  difficultés  du  dessin, 
contre  l'incompréhension  du  raccourci. 


I 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  131 

Ce  qu'en  outre  ils  ignoraient,  les  fas- 
tueux architectes  d'Angkor-Vat,  c'est  la 
grande  voûte  développée  ;  les  ancêtres  ne 
leur  avaient  appris  que  celle  qui  se  fait 
en  encorbellement  et  qui,  par  suite,  reste 
étroite  et  lourde.  Aussi  n'ont-ils  pu 
construire  que  des  galeries  étouffantes, 
superposer  des  cloîtres  et  des  cloîtres, 
étager  des  gradins  massifs,  amonceler  des 
blocs  par-dessus  des  blocs.  Et  ce  temple 
est  sans  doute,  avec  celui  du  Bayon 
effondré  dans  la  forêt  proche,  la  plus  pe- 
sante montagne  de  pierres  que  les  hommes 
aient  osé  entreprendre,  depuis  les  pyra- 
mides de  Memphis. 

Après  chaque  assise  franchie,  on  a  le 
répit  d'un  instant  à  l'ombre,  dans  l'hu- 
midité chaude  du  cloître  de  bordure. 


132  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

Mais  un  soleil  de  feu  darde  sur  le  der- 
nier escalier,  deux  fois  plus  haut  que 
le  précédent,  et  le  plus  roide  de  tous, 
celui  qui  mène  à  la  plate-forme  extrême 
et  paraît  grimper  au  ciel.  En  vérité,  ce 
doublement  progressif  des  hauteurs,  d'un 
étage  à  l'autre,  est  une  trouvaille  archi- 
tecturale pour  agrandir  le  temple  par 
une  illusion  à  laquelle  on  n'échappe 
pas;  je  l'éprouve  ce  soir,  de  même  que 
je  l'avais  éprouvée  ce  matin  sous  les 
nuages  sombres  :  c'est  comme  si  la  de- 
meure des  dieux,  à  mesure  que  l'on  s'ap- 
proche, vous  fuyait  en  s'élevant  dans  les 
airs. 

Elle  est  voulue  aussi,  et  très  habile- 
ment religieuse,  cette  décroissance  suc- 
cessive de  la  décoration  intérieure,  plus 


i 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


133 


on  avance  vers  le  Saint  des  Saints  ;  j'avais 
déjà  remarqué  l'emploi  de  moyens  pareils 
dans  des  temples  brahmaniques  de 
l'Inde,  —  en  particulier  dans  ceux  d'El- 
lora,  où,  après  une  débauche  de  sculp- 
tures le  long  des  galeries  basses,  on  finit 
par  trouver  le  symbole  suprême  au  fond 
d'une  salle  farouche  aux  parois  grossières 
et  nues;  le  lieu  que  le  Divin  habite  ne 
devant  plus  rien  contenir  qui  puisse  dé- 
tourner les  visiteurs  de  l'adoration  et  de 
l'effroi. 

Arrivé  de  nouveau  jusqu'à  la  dernière 
des  terrasses  successives,  je  retrouve  une 
galerie  d'idoles-fantômes,  comme  celle 
où  je  m'étais  réfugié  pendant  l'averse,  et 
conduisant  dans  l'ombre  à  une  porte 
scellée  de  pierres  devant  laquelle  aussi 

12 


131  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

un  grand  Bouddha,  très  doux,  siège  en 
veilleur.  Mais  ce  n'est  pas  la  même  gale- 
rie que  ce  matin;  je  ne  reconnais  pas  les 
personnages  aux  figures  mangées  qui 
l'habitent,  et,  du  reste,  j'y  suis  venu  par 
des  escaliers,  des  portiques  différents. 

Le  soleil  de  cinq  heures  en  ce  moment 
rayonne  dans  ses  ors  un  peu  rougis  du 
soir.  Plus  aucune  trace  du  déluge  de  la 
matinée.  Je  puis  me  rendre  compte  main- 
tenant que,  sur  cette  plate-forme  du  som- 
met, il  y  a  quatre  galeries  identiques, 
aussi  longues,  aussi  peuplées  d'hôtes  funè- 
bres, tendues  dés  mêmes  toiles  d'arai- 
gnées noires  et  ouatées  au  plafond  des 
mêmes  chauves-souris  dormantes.  Toutes 
les  quatre  forment  une  croix  à  branches 
égales  et  viennent  aboutir  au  Saint  des 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  135 

Saints  qui  marque  le  centre  du  temple- 
montagne.  Mais,  après  une  telle  prodiga- 
lité d'ornementation  dans  les  cloîtres  d'en 
bas,  ces  plus  hautes  nefs  —  si  brodées 
pourtant  au  dehors  —  ne  présentent,  à 
l'intérieur,  que  des  piliers  carrés  à  peine 
dégrossis,  que  des  murailles  rudes  et 
frustes  :  c'est  que  l'on  devait  y  entrer 
seulement  pour  la  prière,  après  s'être  dé- 
gagé l'esprit  de  tous  les  mirages  de  ce 
monde  ;  elles  étaient  les  seuils  de  l'Invi- 
sible et  de  l'Inexprimable,  il  n'y  fallait 
donc  plus  rien  pour  rappeler  nos  vanités, 
nos  luxes  terrestres;  et,  dans  leurs  pro- 
fondeurs obscures,  derrière  les  pareils 
Bouddhas  géants,  leurs  pareilles  portes, 
aujourd'hui  murées,  ferment  les  quatre 
faces    du   réduit   suprême,   —  où  peut- 


I 


136  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

être  l'âme  du  vieux  temple  subsiste 
encore,  ensevelie  avec  les  quatre  Brahmas 
terribles. 

L'une  de  ces  tours  colossales  à  profil 
de  tiare,  qui  apparaissent  de  si  loin  dans 
la  plaine,  s'élève  au  bout  de  chaque 
branche  de  la  croix  tormée  par  les  quatre 
nefs,  et,  au-dessus  du  Saint  des  Saints 
où  ces  nefs  se  rejoignent,  une  cinquième 
tour  encore,  la  plus  étonnante  et  la  plus 
compliquée,  surpassant  toutes  les  autres, 
domine  d'une  hauteur  d'environ  soixante- 
dix  mètres  l'épais  linceul  vert  de  la  forêt. 
D'après  un  lettré  chinois,  qui  visita  ce 
mystérieux  empire  à  la  veille  de  son  dé- 
clin, vers  le  treizième  siècle,  et  qui  nous  a 
laissé  les  seuls  documents  connus  sur  sa 
splendeur,  cette  tour  centrale  était  cou- 


UX    PÈLERIN    d'aNCxKOR  137 

ronnée  d'un  lotus  d'or,  si  grand,  que,  de 
tous  les  points  de  la  ville  aujourd'hui  en- 
sevelie, on  voyait  briller  en  l'air  sa  fleur 
sacrée. 

Dans  la  forêt  qui  m'entoure  et  qui, 
sous  le  ciel  pur  de  ce  soir,  se  précise  net- 
tement jusqu'au  cercle  de  l'horizon,  je 
n'avais  pas  remarqué  ce  matin  quelques 
arbres  à  feuillage  annuel,  çà  et  là,  qui 
sont  jaunis  ou  dépouillés  parce  que  dé- 
cembre commence...  C'est  qu'en  effet, 
pour  venir  ici,  j'ai  marché  vers  le  Nord 
pendant  trois  ou  quatre  jours  :  ce  pays 
donc  n'est  déjà  plus  absolument  celui  de 
l'immuable  verdure,  comme  était  la  Go- 
chinchine  d'où  j'arrive.  Et  malgré  cette 
puissante  chaleur  tranquille,  une  impres- 
sion  inattendue    d'automne,   d'effeuille- 

12. 


138  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

ment  comme  dans  les  forêts  de  chez  nous, 
vient  augmenter  pour  moi  tout  à  coup  la 
mélancolie  sans  nom  de  ces  ruines. 

Je  croyais  être  bien  seul  à  errer  jusqu'à 
la  nuit  dans  les  galeries  hautes.  Mais  — 
tandis  que  je  suivais  des  yeux,  entre  les 
massifs  barreaux  d'une  fenêtre,  le  soleil 
qui,  avant  de  s'éteindre,  incendiait  tout  — 
des  gens,  derrière  moi,  arrivent  à  pas 
craintifs  et  veloutés,  des  vieillards  portant 
barbiche  blanche...  Leurs  costumes  indi- 
quent des  pèlerins  de  la  Birmanie.  Devant 
chaque  Bouddha  ils  font  un  salut,  dépo- 
sent une  fleur  et  allument  une  baguette 
d'encens.  Même  aux  plus  informes  débris 
tombés  sur  les  dalles,  ils  adressent  en 
passant  une  révérence,  et,  chaque  fois 
que  le  lambeau  est  encore  un  peu  recon- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  139 

naissable  —  un  bras,  un  torse  vermoulu, 
une  tête  sans  corps  —  ils  s'arrêtent  pour 
planter  auprès,  entre  les  joints  du  pavage, 
une  de  leurs  baguettes  allumées.  Une  fois 
de  plus,  donc,  l'air  fade  et  moisi,  dans 
lequel  ces  figures  ou  ces  vestiges  achèvent 
de  retourner  à  la  poussière,  s'emplit  pour 
un  moment  d'une  suave  odeur. 

L'un  des  pèlerins  cependant,  le  chef  de 
la  bande,  dit  quelque  chose  qui  doit  signi- 
fier :  «  Hâtons-nous,  la  nuit  approche  et 
nous  prendrait  dans  les  ruines.  »  Alors, 
ils  brusquent  leurs  dévotions,  esquissent 
des  révérences  plus  courtes  ;  arrivés 
devant  le  grand  Bouddha  qui,  au  fond  de 
la  galerie,  défend  le  sanctuaire  muré,  ils 
choisissent  les  places  oh  la  dorure  de  ses 
•ambes  est  le  plus  éteinte,  et,  avec  soin. 


140  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

ils  y  appliquent  des  feuilles  d'or  qu'ils 
tirent  d'un  portefeuille.  Après  quoi  ils 
s'en  vont;  j'entends  se  perdre  le  bruit  de 
leurs  pas  discrets  qui  redescendent  les 
roides  escaliers  de  pierre. 

Leur  départ  a  rendu  tout  à  coup  la  soli- 
tude plus  imposante  et  semble  faire  bais- 
ser plus  vite  le  jour.  D'ailleurs  la  plon- 
gée du  soleil  est  si  verticale  et  si  rapide 
en  ces  régions  presque  sans  crépuscule! 

Déjà  l'ombre  envahit  au-dessous  de  moi 
la  masse  architecturale,  que  je  regarde 
comme  à  vol  d'oiseau,  et  aussi  toute 
l'étendue  de  la  forêt  enveloppante  où 
bientôt  vont  s'ouvrir,  innombrables,  les 
yeux  des  bêtes  nocturnes.  Seules,  deux 
tours,  qui  se  dressent  là  dans  mon  voisi- 
nage, resplendissent  encore  comme  des 


UN    PÈLERIX    d'aNGKOR  141 

braises  vives  ;  les  rayons  rouges  éclairent 
en  apothéose  leur  architecture  inconnue, 
qui  n'est  ni  hindoue  ni  chinoise,  qui  ne 
ressemble  à  celle  d'aucun  autre  pays  de 
la  terre;  si  les  ornements  des  murailles, 
les  rinceaux  et  les  feuillages  rappelaient 
notre  Renaissance  européenne,  ces  tours, 
au  contraire,  sont  d'une  étrangeté  frap- 
pante :  conception  d'une  race  à  part  qui 
a  jeté  un  vif  éclat  dans  ce  coin  du  monde, 
et  puis  qui  a  disparu  sans  retour.  On  di- 
rait un  peu  des  gerbes  de  tuyaux  d'orgue 
au-dessus  desquels  on  aurait  posé,  par  rangs 
détaille,  des  couronnes  à  fleurons;  il  s'y 
mêle  aussi  des  Apsâras,  des  dieux  très 
bizarrement  nimbés,  des  groupes  de 
monstres.  Dans  le  ciel,  qui  déjà  change 
et   tourne  aux  grisailles  crépusculaires, 


142  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

tout  cela  reste  éclatant  pour  quelques 
secondes  encore  :  c'est  du  métal  rougi  au 
feu,  ce  sont  les  tours  brûlantes  d'on  ne 
sait  quel  palais  magique... 

Jadis,  à  la  place  de  cette  mer  de  ver- 
dure, silencieuse  à  mes  pieds,  la  ville 
d'Angkor-Thôm  (Angkor-la-Grande)  s'é- 
tendait au  loin  dans  la  plaine  ;  il  suffirait 
d'élaguer  les  branches  touffues  pour  voir 
encore  là-dessous  reparaître  des  murailles, 
des  terrasses,  des  temples,  et  se  dévelop- 
per les  longues  avenues  dallées  que  bor- 
daient tant  de  divinités,  de  serpents  à  sept 
têtes,  de  clochetons,  de  balustres,  effon- 
drés aujourd'hui  dans  la  brousse.  La 
forêt  profonde,  la  voilà  redevenue  ce 
qu'elle  avait  été  depuis  le  commencement 
des  âges,    pendant   des  siècles   incalcu- 


I 


UN    PÈLERIX    d'aXGKOR  143 

labiés;  on  n'y  reconnaît  plus  l'œuvre  de 
ces  aventuriers  hindous  qui,  environ 
trois  cents  ans  avant  notre  ère,  étaient 
venus  y  jeter  la  cognée,  y  déblayer  l'es- 
l'  pace  d'une  ville  de  près  d'un  million 
d'âmes  ;  non,  cela  n'a  duré  qu'un  millé- 
naire et  demi,  cet  épisode  de  l'empire  des 
Khmers,  autant  dire  une  bien  négligeable 
période,  en  comparaison  des  longévités 
du  règne  végétal  ;  et  c'est  fini,  la  cica- 
trice s'est  refermée,  il  n'y  paraît  rien  ;  le 
figuier  des  ruines  étale  partout  ses  dômes 
de  feuilles  vertes. 

De  nos  jours,  il  est  vrai,  d'autres  aven- 
turiers, venus  d'un  pays  plus  à  l'Occi- 
dent (le  pays  de  France),  troublent  quel- 
que peu  la  forêt  éternelle,  car  ils  ont 
fondé  non  loin  d'ici  un  semblant  de  petit 
9> 


144  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

empire.  Mais  ce  nouvel  épisode  manquera 
de  grandeur,  et  surtout  manquera  de 
durée  ;  bientôt,  lorsque  ces  pâles  conqué- 
rants auront  laissé  encore,  dans  la  terre 
indo-chinoise,  beaucoup  des  leurs  — 
hélas  1  beaucoup  de  pauvres  jeunes  soldats 
irresponsables  de  l'absurde  équipée  —  ils 
devront  plier  bagage  et  fuir;  alors  on  ne 
verra  plus  guère  dans  cette  région  errer, 
comme  je  le  fais,  ces  hommes  de  race 
blanche  qui  convoitent  si  follement  de 
régir  l'immémoriale  Asie  et  d'y  déranger 
toutes  choses... 

Les  deux  fantastiques  donjons,  quasi 
incandescents,  que  je  regardais  de  cette 
fenêtre,  se  refroidissent  singulièrement 
vite;  se  refroidissent  par  leur  base,  sans 
doute  parce  qu'elle  plonge  dans  le  temple, 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  145 

lequel  plonge  dans  l'humide  fouillis  des 
arbres.  Il  n'y  reste  plus  de  feu  rouge  qu'à 
la  pointe  extrême,  du  feu  qui  tout  de 
suite  passe  au  violet  et  achève  de  s'é- 
teindre. 

La  lumière  de  l'immense  décor  se 
meurt  comme  celle  d'une  lampe  sur 
laquelle  on  a  soufflé,  et  la  forêt  est  déjà 
pleine  d'ombre  sous  un  ciel  cendré  où  des 
phosphorescences  jaunes  et  vertes  indi- 
quent seules  le  côté  du  couchant.  Les 
Bouddhas  autour  de  moi  commencent  à 
m'inquiéter  ;  je  crois  qu'ils  s'amusent  à 
enfler  davantage  les  épaules  sous  ces 
couches  de  fiente  brune,  qui  les  déforment 
comme  de  trop  grosses  pèlerines  en  four- 
rure. 

Les  ruines  s'enveloppent  d'une  majesté 

13 


146  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

soudaine,  tellement  que  je  me  sens  profa- 
nateur d'être  encore  là.  Et  puis,  une 
épouvante  inconnue  sort  des  recoins  les 
plus  assombris  où  ces  géants  au  dos 
voûté,  ces  nains  bossus,  prennent  tout  à 
fait  l'air  de  fantômes  ;  elle  sort  lentement, 
la  sournoise  épouvante  ;  dans  la  galerie, 
elle  se  traîne  comme  une  onde  pares- 
seuse vers  la  fenêtre  oii  j'étais  ;  mais  je 
devine  qu'elle  va  emplir  le  .temple  et  que 
je  n'y  échapperai  pas.  Du  reste,  il  faut 
s'en  aller,  descendre,  pour  ne  pas  être 
surpris  par  l'obscurité  au  milieu  des  esca- 
liers aux  marches  glissantes  entravées  de 
lianes.  Et,  au-dessus  de  ma  tête,  voici 
des  petits  cris  de  rat  qui  se  répondent  le 
long  des  plafonds  de  grès  sonore;  c'est 
l'heure  où  toutes  les  membranes  chauves 


l 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


147 


vont  se  déplier  pour  danser  la  ronde  en  ver- 
tige autour  du  vieux  sanctuaire,  reprendre 
le  tourbillonnement  général  de  chaque 
soir,  la  grande  chasse,  le  grand  massacre 
des  moucherons  et  des  phalènes. 


IX 


Samedi,  30  novembre  1904. 


Il  y  a  eu  déluge  encore  cette  nuit  de 
deux  heures  à  quatre  heures  du  matin 
et,  bien  que  le  chaume  du  toit  nous  ait 
fidèlement  garantis,  l'air  est  si  imprégné 
d'eau  que  nous  nous  éveillons  mouillés 
comme  par  l'averse  même. 

Cependant  le  jour  se  lève  dans  une 
pure  splendeur;  le  ciel  tout  bleu  ne  se 
souvient  plus  de  rien.  Je  fais  donc  atteler 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  149 

nos  sautillantes  petites  charrettes,  pour 
retourner  dans  la  forêt  et  visiter  ce  temple 
du  Bayon,  que  je  n'ai  fait  qu'entrevoir 
avant-hier  sous  le  pluvieux  crépuscule. 

Le  soleil  surgit  à  peine  quand  nous  sor- 
tons du  bocage  enclos  pour  nous  enfoncer, 
au  trot  de  nos  bœufs,  dans  la  futaie  pro- 
fonde. Tout  de  suite  l'ombre  verte  s'étend 
sur  nos  têtes  et  il  se  fait  autour  de  nous 
un  grand  tapage  d'oiseaux  ou  d'insectes 
en  délire  de  joie  matinale.  Le  long  du 
sentier,  au-dessus  des  impénétrables 
fourrés  pleins  de  fougères,  de  cycas,  d'or- 
chidées, les  arbres  s'élancent  gigantes- 
ques, lien  est  de  meurtris  par  les  hommes 
—  pourtant  bien  rares  par  ici  et  bien 
furtifs  —  qui  les  ont  entaillés  afin  de  re- 
cueillir, dans  des  pots  en  terre,  je  ne  sais 

13. 


150  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

quelle  essence  précieuse,  à  la  manière 
dont  les  Landais  chez  nous  recueillent  la 
résine  de  leurs  pins.  Il  y  en  a  d'autres 
dont  le  tronc  est  tout  égratigné,  jusqu'à 
deux  mètres  de  haut,  tout  labouré  de 
déchirures  cruelles  ;  et  ce  sont  ceux  que 
les  tigres,  maniaques  autant  que  les  chats, 
ont  adoptés  pour  s'y  étirer  les  pattes  et 
s'y  dégourdir  les  griffes,  en  se  réveillant 
le  soir  après  la  longue  sieste  du  jour. 

Il  fait  déjàintolérablementchaud,  d'une 
chaleur  humide  et  malsaine,  saturée  des 
exhalaisons  de  la  terre  grasse  et  des 
plantes  fougueuses.  Dans  les  rais  de 
soleil  qui  çà  et  là  traversent  les  feuillées, 
on  voit  des  insectes  danser  en  rond,  et 
leurs  petits  corps  à  reflets  de  métal  jettent 
des  feux.  Les  moustiques,  porteurs  de  la 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  151 

fièvre,  tourbillonnent  partout,  en  nuages 
de  fine  poussière.  Des  papillons,  au  corps 
trop  léger  pour  leurs  longues  ailes  de 
soie,  volent  à  la  dérive,  comme  s'ils 
étaient  le  jouet  du  moindre  souffle,  puis 
vont  s'abattre  sur  quelque  singulière  fleur 
d'ombre,  aux  nuances  pâlies.  Et  tant 
d'oiseaux,  qui  s'enfuient  devant  nous, 
semblent  des  fusées  bleues*  ou  rouges, 
que  nous  lancerions  au  passage  dans 
cette  demi-obscurité  de  dessous  bois. 

Au  bout  d'une  heure  à  peu  près,  la 
muraille  à  créneaux  de  la  ténébreuse  ville 
d'Angkor-Thôm  est  là  devant  nous,  sans 
que  la  voûte  des  arbres  en  soit  interrom- 
pue, et  nous  mettons  pied  à  terre,  tou- 
jours dans  la  nuit  verte,  devant  cette 
Porte  de  la  Victoire  au-dessus  de  laquelle 


152  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

sourit  un  colossal  visage  humain  à  cheve- 
lure de  lianes. 

Les  remparts  franchis,  c'est  par  les  sen- 
tiers plus  vagues,  à  travers  la  brousse 
plus  épaisse,  que  nous  continuons  de  nous 
avancer. 

Une  demi-heure  de  marche  environ, 
dans  cette  forêt  semée  de  débris,  qui  est 
le  linceul  d'une  ville  et  où  chaque  pierre 
porte  la  trace  d'une  antique  sculpture,  où 
des  cailloux  que  l'on  ramasse  dans  l'herbe 
représentent  un  masque  humain.  Et  puis 
nous  voici  en  présence  d'un  informe  amas 
de  rochers,  d'une  sorte  de  montagne  sur 
laquelle  les  figuiers  des  ruines  déploient 
superbement  leurs  grands  parasols  verts  : 
c'est  là.  Ces  rochers  furent  érigés  jadis 
par  la  main  des  hommes;  ils  sont  factices, 


UX    PÈLERIN    d'aNGKOR  153 

ils  sont  les  restes  de  l'un  des  plus  prodi- 
gieux temples  du  monde. 

La  destruction  en  est  stupéfiante  ;  com- 
ment ces  masses  ont-elles  pu  se  déjeter 
ainsi,  se  pencher,  crouler,  se  confondre 
en  chaos?  Il  y  a  des  tours  qui  semblent 
avoir  glissé  d'un  seul  bloc;  tout  d'une 
pièce,  elles  sont  descendues  de  leurs  sou- 
bassements. Et  les  lourdes  terrasses  ont 
fléchi.  Et  le  sol  a  monté  alentour;  l'hu- 
mus, au  cours  des  siècles,  a  commencé 
d'escalader  les  larges  escaliers  pour  es- 
sayer de  tout  engloutir. 

Les  grandes  figures  de  Brahma,  «  les 
vieilles  dames  débonnaires  » ,  si  sournoises 
et  peu  rassurantes  l'autre  soir  dans  le 
crépuscule,  je  les  retrouve  là  partout  au- 
dessus  de  ma  tête,  avec  ces  sourires  qui 


154  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

tombent  sur  moi,  d'entre  les  fougères  et 
les  racines.  Elles  sont  bien  plus  nom- 
breuses que  je  croyais;  jusque  sur  les 
tours  les  plus  lointaines,  j'en  aperçois 
toujours,  coiffées  de  couronnes  et  le  cou 
ceint  de  colliers.  Mais,  en  plein  jour, 
combien  elles  ont  perdu  de  leur  pouvoir 
effarant  !  Ce  matin  elles  semblent  me  dire  : 
«  Nous  sommes  bien  mortes,  va,  et  bien 
inoffensives;  ce  n'est  pas  d'ironie  que 
nous  sourions  ainsi  les  paupières  closes  ; 
non,  c'est  parce  que  nous  avons  à  présent 
la  paix  sans  rêves...  » 

Le  temple  dont  les  méconnaissables 
ruines  sont  devant  moi  représente  la  con- 
ception prime-sautière,  naïve  et  farouche- 
ment puissante  d'un  peuple  à  part,  sans 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  15o 

analogue  au  monde  et  sans  voisins  :  le 
peuple  khmer,  rameau  détaché  de  la 
grande  race  aryenne,  qui  vint  s'implanter 
ici  par  aventure  et  s'y  développa  loin  de 
la  souche  originelle,  séparé  de  tout  par 
d'immenses  étendues  de  forêts  et  de  ma- 
récages. Vers  le  neuvième  siècle,  environ 
quatre  cents  ans  plus  tôt  qu'Angkor-Vat, 
ce  sanctuaire,  plus  énorme  et  plus  rude, 
était  dans  toute  sa  gloire.  Pour  essayer 
de  se  représenter  ce  que  fut  sa  magnifi- 
cence terrible,  il  faut  d'abord,  par  la  pen- 
sée, le  déblayer  de  la  foret,  supprimer 
l'inextricable  enlacement  de  ces  racines, 
et  de  ces  branchages  verdàtres  aux  mou- 
chetures blanches  qui  sont  pour  ainsi 
dire  les  tentacules  du  figuier  des  ruines  ; 
non  plus  dans  cette  éternelle  nuit  verte, 


156  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

mais  à  air  libre,  en  plein  ciel,  il  faut 
redresser  les  tours  à  quatre  visages  — 
environ  cinquante  tours!  —  les  replacer 
d'aplomb  sur  leur  monstrueux  piédestal, 
qui  avait  trois  gradins  comme  le  piédestal 
d'Angkor-Vat.  Imaginer  ensuite,  aux 
environs,  beaucoup  d'espace  vide  permet- 
tant de  voir  de  loin  l'écrasante  stature 
d'ensemble  ;  reconstituer  les  terrasses  suc- 
cessives, les  marches,  les  somptueuses 
avenues  qui  menaient  ici  et  que  bordaient 
tant  de  colonnes,  de  balustres,  de  divi- 
nités, de  monstres  effondré»  aujourd'hui 
dans  l'herbe. 

Ces  tours,  avec  leurs  formes  trapues 
et  leurs  rangs  superposés  de  couronnes, 
on  pourrait  les  comparre,  en  silhouette, 
à  de  colossales  pommes  de   pin,    mises 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  157 

debout.  C'était  comme  une  végétation  de 
pierre  qui  aurait  jailli  du  sol,  trop  impé- 
tueuse et  trop  touffue  :  cinquante  tours 
de  taille  différente  qui  s'étageaient,  cin- 
quante pommes  de  pin  fantastiques,  grou- 
pées en  faisceau  sur  un  socle  grand 
comme  une  ville,  accolées  presque  les 
unes  aux  autres  et  faisant  cortège  à  une 
tour  centrale  plus  géante,  de  soixante  ou 
soixante-dix  mètres,  qui  les  dominait,  la 
tête  fleurie  d'un  lotus  d'or.  Et,  du  haut  de 
l'air,  ces  quatre  visages,  qu'elles  avaient 
chacune,  regardaient  aux  quatre  points 
cardinaux,  regardaient  partout,  entre  les 
pareilles  paupières  baissées,  avec  la  même 
expression  d'ironique  pitié,  le  même  sou- 
rire; ils  affirmaient,  ils  répétaient  d'une 

façon  obsédante  l'omniprésence  du  dieu 

14 


k 


158  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

d'Angkor.  Des  différents  points  de  l'im- 
mense ville,  on  ne  cessait  de  voir  ces  figures 
aériennes,  les  unes  de  face,  les  autres  de 
profil  ou  de  trois  quarts,  tantôt  sombres 
sous  les  ciels  bas  chargés  de  pluie,  tantôt 
ardentes  comme  du  fer  rouge  quand  se 
couchait  le  soleil  torride,  ou  bien  bleuâtres 
et  spectrales  par  les  nuits  de  lune,  mais 
toujours  là  et  toujours  dominatrices.  Au- 
jourd'hui cependant  leur  règne  a  passé  : 
dans  la  verdàtre  pénombre  où  elles  se 
désagrègent,  il  faut  presque  les  chercher 
des  yeux,  et  le  temps  approche  où  on  ne 
les  reconnaîtra  même  plus. 

Pour  orner  ces  murailles  du  Bayon, 
des  bas-reliefs  sans  fin,  des  enroulements 
de  toute  sorte  ont  été  conçus  avec  une 
exubérante  prodigalité.  Et  ce  sont  aussi 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  159 

des  batailles,  des  mêlées  en  fureur,  des 
chars  de  guerre,  des  processions  intermi- 
nables d'éléphants,  ou  des  groupes  d'Ap- 
sàras,  de  Tévadas  aux  pompeuses  cou- 
ronnes ;  sous  la  mousse,  tout  cela  s'efface 
et  meurt.  La  facture  en  est  plus  enfan- 
tine, plus  sauvage  qu'àAngkor-Vat,  mais 
l'inspiration  s'y  révèle  plus  violente,  plus 
tumultueuse.  Et  une  telle  profusion  décon- 
certe; à  notre  époque  de  mesquinerie  ver- 
satile, on  arrive  à  peine  à  comprendre  ce 
que  furent  la  persévérance,  la  richesse,  la 
foi,  l'amour  du  grandiose  et  de  l'éternel, 
chez  ce  peuple  disparu. 

Sous  la  tour  centrale  au  lotus  d'or,  à 
une  vingtaine  de  mètres  au-dessus  de  la 
plaine,  se  cache  le  Saint  des  Saints,  un 
réduit  obscur,  étouffé  comme  une  case- 


160  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

mate  dans  l'épaisseur  de  la  pierre.  On  y 
arrivait  de  plusieurs  côtés,  par  tout  un 
jeu  de  galeries  convergentes,  lugubres 
autant  que  des  chambres  sépulcrales. 
Mais  l'accès  aujourd'hui  en  est  difficile  et 
dangereux,  tant  il  y  a  eu  d'éboulements 
aux  abords.  On  sent  que  l'on  est  là  sous 
la  forêt  —  puisque  la  forêt  couvre  même 
les  tours  —  sous  le  réseau  multiple  et 
innombrable  des  racines.  Il  y  fait  presque 
noir;  une  eau  tiède  y  suinte  de  toutes  les 
parois,  sur  quelques  dieux  fantômes  qui 
n'ont  plus  de  bras  ou  qui  n'ont  plus  de 
tête;  on  y  entend  glisser  des  serpents, 
fuir  d'imprécises  bêtes  rampantes,  et  les 
chauves-souris  s'éveillent,  protestent  en 
vous  fouettant  de  leurs  membranes  rapi- 
des que  l'on  n'a  pas    vues  venir.  Aux 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  161 

temps  brahmaniques,  ce  Saint  des  Saints 
a  dû  être  un  lieu  où  les  hommes  trem- 
blaient, et  des  siècles  de  délaissement 
n'en  ont  pas  chassé  l'effroi;  c'est  bien 
toujours  le  refuge  des  antiques  mystères; 
les  bruits  que  des  bêtes  furtives  y  faisaient 
quand  on  y  est  entré  cessent  dès  que  l'on 
ne  bouge  plus,  et  tout  retombe  aussitôt 
dans  on  ne  sait  quelle  horreur  d'attente^ 
à  forme  par  trop  silencieuse. 

Dans  la  forêt  d'ombre,  quantité  d'autres 
ruines  s'indiquent,  en  amas  disjoints  et 
bouleversés,  sous  les  belles  ramures 
triomphantes  :  débris  de  palais,  de  tem- 
ples, de  piscines  où  se  baignaient  des 
hommes    et   des  éléphants;  ils  attestent 

encore  la  splendeur   de    cet  empire  des 

14. 


162  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

Khmers,  qui  brilla  pendant  mille  cinq 
cents  ans,  ignoré  de  l'Europe,  et  puis 
s'éteignit  après  un  brusque  déclin,  épuisé 
par  tant  de  batailles  contre  le  Siam,  l'An- 
nam,  ou  même  la  grande  Chine  immémo- 
riale et  stagnante. 

Pour  mes  yeux  d'Occidental,  c'est  sur- 
tout une  impression  d'incompréhensible 
et  d'inconnu  qui  se  dégage  de  ces  choses 
mortes.  La  moindre  sculpture,  le  moindre 
linteau  sur  un  portique,  le  moindre  de 
ces  couronnements  imitant  des  flammes, 
sont  pour  me  causer  une  stupeur,  comme 
la  révélation  d'un  monde  lointain  et  hos- 
tile. Des  monstres,  en  pierre  verdâtre, 
assis  dans  des  poses  de  chien  et  coifi'és  à 
la  mode  sans  doute  de  quelque  planète 
sans  communication  avec  la  nôtre,  m'ac- 


UN    PÈLERIN    d'aXGKOR  163 

cueillent  avec  des  regards  par  trop  étran- 
ges,   avec  des  rictus  jamais   vas  même 
dans  les  vieux  sanctuaires  chinois  d'où 
j'arrive  :  «  Nous  ne  te  connaissons  pas, 
me  disent-ils.  Nous  sommes  des  concep- 
tions   à  jamais   inassimilables  pour  toi. 
Que  viens-tu  faire  chez  nous?  Va-t'en!  » 
Du  reste,  à  mesure  que  le  soleil  monte  et 
flamboie  davantage  au-dessus  de  la  voûte 
épaisse  des  branches,  une  lourdeur  pro- 
gressive ralentit  nos  pas  ;  nous  marchons 
comme  enveloppés  de  plus  en  plus  par 
une  sorte  d'agressive  poussière,  dansante 
et  scintillante,  qui   est  un  tourbillon  de 
moustiques,  et  c'est  avec  une  lassitude 
un    peu  fiévreuse   que  nous  continuons 
d'errer    dans    cette    forêt    des   sombres 
enchantements.  Assez!   Il  est  l'heure  de 


164  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

nous  replier  vers  la  Porte  de  la  Victoire, 
pour  rentrer  avant  midi  dans  l'enclos 
d'Angkor-Vat. 

L'heure  brûlante  est  proche  quand 
nous  sommes  abrités  à  nouveau  sous  ce 
toit  des  pèlerins,  où  s'entend  du  matin 
au  soir,  comme  une  incantation,  la  psal- 
modie des  bonzes  en  robe  jaune. 

Et,  après  le  repas  de  midi,  l'irrésistible 
langueur  tropicale  revient  comme  chaque 
jour  nous  engourdir.  Mieux  vaut  alors 
quitter  notre  hangar  où  l'on  étouffe  et, 
malgré  la  morsure  du  soleil,  franchir  les 
quelque  dix  mètres  qui  me  séparent  des 
premières  galeries  du  temple  :  dans  l'om- 
bre et  l'humidité  perpétuelles  des  pla- 
fonds de  pierre  je  trouverai  peut-être  un 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  165 

semblant  de  fraîcheur  ;  que  ron  étende  là 
pour  moi  une  natte,  après  avoir  balayé 
une  place  en  un  point  où  la  voûte  ne  sera 
pas  trop  tapissée  de  chauves-souris,  et  je 
dormirai  sur  les  dalles  relativement 
froides,  en  me  couvrant  la  figure  d'un 
éventail  pour  me  garantir  de  ce  qui  pour- 
rait tomber  d'en  haut. 

Cependant  le  sommeil  estlent  à  m'anéan- 
tir,  parce  que  je  me  suis  couché  au  pied 
même  de  l'immense  bas-relief  des  ba- 
tailles et  que,  malgré  moi,  mes  yeux 
alourdis  s'y  intéressent  longuement  : 
tourmente  silencieuse  ;  fureur  des  grandes 
luttes  passées  et  oubliées,  tueries  que 
chantèrent  les  poètes  du  Ramayana,  mais 
dont  personne  ne  se  souvient  plus;  con- 
fusion de  bras  et  de  jarrets  musculeux, 


166  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

choc  de  l'armée  des  Géants  contre  celle 
du  Roi  des  Singes,  chars  de  guerre  écra- 
sant des  blessés  par  centaines...  Dans 
l'ombre  du  lieu,  tout  cela  qui  est  noirâtre 
et  comme  verni  d'humidité,  s'éclaire  par 
endroits  de  demi-lueurs  frisantes,  et  ainsi 
les  reliefs  s'accentuent,  un  peu  de  vie 
revient  aux  rictus  effacés,  aux  contorsions 
mortes.  J'ai  perdu  la  notion  de  l'énorme 
masse  architecturale  d'alentour,  mais  je 
me  sens  devenu  intime  avec  ceux  des 
guerriers  ou  des  guerrières  qui  se  débat- 
tent à  toucher  ma  tête...  Tout  près,  une 
Apsâra  me  sourit  dans  la  mêlée  ;  c'est  elle 
que  je  perçois  comme  dernière  image  ; 
quelques  minutes  encore  je  vois  luire  sa 
belle  gorge  que  l'on  dirait  moite,  où 
semble    perler    une    sueur    tiède...    et 


UN    PÈLERIN    d'aXGKOR  167 

puis   c'est    fini,    je    sombre    dans    l'in- 
conscience... 

J'ai  dormi  une  heure  peut-être,  quand 
l'un  de  mes  Siamois  m'apporte  les  cartes 
de  trois  visiteurs.  Des  noms  français!... 
Oui,  il  faut  les  faire  entrer,  —  et  ici 
même,  dans  ma  salle  de  réception  splen- 
dide;  mais  c'est  bien  la  dernière  chose 
que  j'aurais  attendue  :  recevoir  des  vi- 
sites à  Angkor! 

Trois  Français  en  effet.  On  les  a 
envoyés  au  Siam  pour  des  études  archéo- 
logiques et  depuis  hier  ils  campent  non 
loin  de  moi,  sous  un  abri  de  chaume, 
dans  le  saint  enclos   *.  Ils  sont  érudits 

1.  L'un  d'eux,  fils  d'un  célèbre  sculpteur  français, 
n'a  pas  tardé  à  y  mourir  de  la  fièvre  des  bois. 


168  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

et  aimables.  D'ailleurs,  après  des  jours 
de  solitude  et  de  silence,  en  voyage  sans 
compagnons,  c'est  une  détente  d'échanger 
des  pensées  avec  des  hommes  de  France. 

—  Je  devrais  rester,  me  disent-ils,  car 
la  forêt  est  pleine  de  ruines  inconnues; 
en  plus  des  grands  temples  où  tout  le 
monde  vient,  on  trouve  un  peu  partout, 
au  bord  des  rivières  ou  des  marécages, 
quantité  de  monuments  en  terre  cuite, 
d'un  art  plus  singulier,  remontant  au 
quatrième  siècle  ou  aux  premiers  âges  du 
vaste  empire  khmer. 

—  Mais  non,  je  persisterai  à  partir 
aujourd'hui,  au  déclin  du  soleil.  D'abord 
il  y  a  les  éléphants  du  bon  roi  Noro- 
don  avec  lesquels  j'ai  pris  rendez-vous 
pour  après-demain  à  Kampong-Luong.  Et 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  169 

puis,  surtout,  comment  oublierais-je  que 
je  ne  suis  en  somme  qu'un  modeste  aide 
de  camp  dont  la  permission  est  limitée  et 
que  je  dois  rentrer,  dans  les  délais  vou- 
lus, à  bord  du  cuirassé  qui  m'attend  à 
Saigon? 

J'ai  donné  l'ordre  de  préparer  le  départ 
pour  cinq  heures.  Et,  pendant  que  l'on 
attelle  mes  charrettes  à  bœufs,  pendant 
que  l'on  replie  mon  bagage,  une  dernière 
fois  je  monte  au  temple. 

Aucun  déluge  n'est  tombé  depuis  cette 
nuit,  pour  désaltérer  les  plantes  suspen- 
dues, mouiller  les  monceaux  de  pierres, 
et  en  ce  moment  c'est  une  intolérable 
chaleur  de  braise  qui  émane  des  ter- 
rasses, des  murailles,  des  sculptures  sur 

15 


170  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

lesquelles  le  soleil  vient  de  darder  tout 
le  jour  ;  mais  les  divines  Apsâras,  qui 
depuis  des  siècles  ont  l'habitude  d'être 
ainsi  brûlées  de  rayons,  me  sourient 
pour  l'adieu,  sans  se  départir  de  leur 
aisance  ni  de  leur  gracieuse  ironie  coutu- 
mière.  —  En  prenant  congé  d'elles,  je 
ne  m'imaginais  pas  que  bientôt,  par  le 
fastueux  caprice  du  roi  de  Pnom-Penh, 
j'allais  les  revoir,  une  nuit,  au  son  évo- 
cateur  des  vieilles  musiques  de  leur 
temps;  les  revoir  non  plus  mortes,  avec 
ces  sourires  pétrifiés,  mais  en  pleine  vie 
et  jeunesse;  non  plus  avec  ces  gorges  de 
grès  rigide,  mais  avec  de  palpitantes 
gorges  de  chair,  et  coiffées  de  véritables 
tiares  d'or,  et  constellées  de  véritables 
pierreries... 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  171 


Le  soleil  est  déjà  bas  et  commence 
d'éclairer  rouge  quand  mon  petit  cortège 
de  charrettes  se  met  en  marche,  s'éloi- 
gnant  pour  toujours  d'Angkor,  par  l'ave- 
nue   dallée,    entre    les   broussailles  aux 

jL     fleurs  blanches  qui  embaument  le  jasmin. 

I  Après  les  larges  fossés  pleins  de  roseaux 
et  de  lotus,  après  le  pont,  les  derniers 
portiques  et  les  grands  serpents  à  sept 
têtes  gardiens  du  seuil,  voici  le  sentier 
du  départ  qui  se  présente  à  nous  :  il 
plonge  sous  des  arbres,  prêts  à  nous  ca- 
cher aussitôt  le  mystérieux  temple.  Je 
me  retourne  alors  pour  jeter  derrière 
;'  moi  un  regard  d'adieu.  Ce  pèlerinage, 
!  que  depuis  mon  enfance  j'avais  souhaité 
faire,    est   donc   maintenant    une   chose 


172  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

accomplie,  tombée  dans  le  passé  comme 
y  tombera  demain  ma  brève  existence 
humaine,  et  jamais  plus  je  ne  reverrai  se 
dresser  dans  le  ciel  les  grandes  tours 
étranges.  Je  ne  puis  même  pas,  cette  der- 
nière fois,  les  suivre  longtemps  des  yeux, 
car  la  forêt  tout  de  suite  se  referme 
sur  nous,  amenant  soudain  le  crépus- 
cule. 

Vers  sept  ou  huit  heures,  nous  sommes 
rentrés  au  village  siamois  de  Siem-Reap, 
au  bord  de  la  rivière,  dans  la  région  des 
grandes  palmes.  Il  fait  nuit  noire,  et  les 
gens,  qui  circulent  demi-nus  sous  les 
voûtes  d'arbres,  s'éclairent  en  agitant  des 
brandons  enflammés,  comme  il  est  aussi 
d'usage  aux  Indes,  à  la  côte  du  Malabar. 


UN   PÈLERIN    d'aNGKOR  173 

Ils  s'empressent  à  nous  accueillir,  et 
nous  installent  au  bord  de  l'eau  dans  l'a 
maisonnette  des  voyageurs  pèlerins,  qui 
a  l'air  d'avoir  des  échasses  tant  elle  est 
haut  perchée  sur  pilotis. 


15. 


Dimanche,  /■"  décembre  1901. 

Une  heure  encore  en  charrettes  à  bœufs, 
le  long  de  la  petite  rivière,  à  la  fraîcheur 
de  l'extrême  matin,  traversant  des  vil- 
lages édéniques,  parmi  des  palmes  et  des 
guirlandes  de  lianes  fleuries. 

En  un  point  de  la  berge,  nous  atten- 
dait le  sampan  qui  nous  avait  amenés,  le 
grand  sampan  dont  la  toiture  est  en 
forme   de  couvercle  de  cercueil.  Alors, 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  175 

quittant  nos  attelages,  nous  commençons 
de  redescendre  au  fil  de  l'eau,  frôlés  par 
les  joncs,  les  graminées  gigantesques. 
D'abord  des  marais,  de  plus  en  plus 
inondés.  Et  puis,  la  forêt  noyée,  qui 
nous  enlève  le  peu  d'air  respirable,  en 
nous  enveloppant  de  son  ombre  empoi- 
sonnée; une  heure  et  demie  à  l'aviron, 
pour  traverser  le  presque  sombre  dédale, 
naviguant  à  mi-hauteur  des  arbres 
énormes,  parmi  les  branches  emmêlées 
de  lianes.  C'est  vers  midi  seulement  que 
nous  échappons  à  l'oppression  de  cette 
forêt,  et  que  le  grand  lac,  s'ouvrant  enfin 
devant  nous,  déroule  à  nos  yeux,  tout  à 
coup  éblouis,  l'étendue  d'une  mer  d'étain 
luisant. 

La  mouche  à  vapeur  qui  doit  me  rame- . 


176  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

ner  au  Cambodge  est  là,  seule,  amarrée 
aux  branches  de  ce  semblant  de  rivage, 
comme  perdue  au  milieu  de  ce  désert  de 
verdure  et  d'eau  chaude.  Qu'on  allume 
les  feux  et  partons  dès  qu'il  sera  possible. 

Tout  l'après-midi,  tout  le  soir  se  pas- 
sent à  glisser,  d'un  mouvement  rapide  et 
monotone,  sur  ce  lac  qui  aujourd'hui  n'a 
pas  de  limites  visibles,  tant  il  dégage  de 
brume,  pour  estomper  l'horizon  ;  le  soleil 
semble  le  vaporiser,  le  boire,  —  un 
soleil  tout  embué  d'humidité  lui  aussi 
presque  trouble,  mais  sournois  et  terrible. 
Pas  un  souffle  nulle  part,  et  une  tension 
électrique  à  en  mourir.  Notre  course  des- 
sine sur  l'eau  morne  des  rides  toujours 
pareilles   qui   se   font  et    se   défont    en 


T==^amm 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  177 

silence;  nous  naviguons  sur  je  ne  sais 
quel  métal  fondu,  sans  doute  trop  non- 
chalant ou  trop  lourd  pour  bruire  comme 
de  Feau  ordinaire  ;  et  ainsi  nous  berçons 
au  passage  des  compagnies  de  pélicans, 
posés  en  longues  bandes  d'un  blanc  rose, 
qui  dorment  et  qui  se  dérangent  à  peine 
à  notre  approche.  Partout,  somnolence  et 
torpeur,  sous  une  lumière  à  la  fois  exces- 
sive et  diffuse.  De  temps  à  autre  il  se 
joue  devant  nous  des  fantasmagories 
pour  nous  effrayer;  c'est  vers  l'Ouest  tou- 
jours; nous  voyons  des  choses  sombres 
qui  surgissent  dans  le  lointain  presque 
aussi  vite  que  monteraient  les  fumées 
d'un  volcan;  elles  enténèbrent  tout  un 
côté  du  ciel,  elles  prennent  des  nuances 
de  cuivre,   elles  affectent  des  airs  de  ro- 


178  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

chers  qui  croulent,  de  montagnes  qui 
vont  s'ébouler  en  chaos  :  ébauches 
d'orages  qui  n'éclatent  pas,  mais  qui  tout 
aussitôt  se  transforment,  s'atténuent  et 
disparaissent  comme  les  visions  des 
rêves. 

Pas  une  barque  en  vue,  pas  une  jon- 
que, nous  sommes  seuls  sur  ce  lac  sans 
bords.  A  travers  toutes  ces  inconsistances 
du  ciel  et  de  l'eau,  où  ne  s'indique  jamais 
un  point  de  repère,  notre  pilote  —  un 
Siamois  —  se  dirige  d'instinct  sans  doute, 
comme  font  les  oiseaux  voyageurs.  Au 
crépuscule  cependant,  quand  il  s'agit  de 
trouver  l'entrée  du  grand  fleuve  dans 
lequel  nous  devons  nous  engager,  il  est 
perplexe,  il  hésite  et  change  de  route. 
Aucun  danger  d'ailleurs,  mais  seulement 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  179 

le  risque  d'être  retenus  là  jusqu'au  lever 
du  jour. 

Voici  la  nuit  qui  tombe,  moite  et  lan- 
guide, et  nous  ne  savons  plus  guère  où 
nous  sommes.  L'eau  n'a  toujours  pas  de 
contours  précis.  Des  masses  noires,  qui 
sont  des  nuées  d'orages  traînant  sur  le 
lac,  simulent  çà  et  là  des  rives  proches  ; 
nous  voyons  surgir  des  fantômes  de 
montagnes,  des  fantômes  de  forêts. 

De  vagues  étoiles,  embuées  aussi 
comme  était  le  soleil,  se  dégagent  enfin 
des  brumes  pour  nous  conduire  ;  le  pilote 
croit  s'y  reconnaître  et  nous  continuons 
notre  marche  à  toute  vitesse...  Une 
secousse  violente  !  Le  bateau  se  cabre  et 
s'arrête,  en  même  temps  qu'éclate  un 
fracas  de   branches  brisées.    Une  masse 


180 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


d'ombre,  qu'il  avait  prise  pour  un  de  ces 
nuages  trompeurs,  était  réellement  la 
berge;  nous  nous  y  sommes  jetés,  l'avant 
en  plein  dans  les  arbres,  et,  de  la  se- 
cousse, mille  bestioles  qui  dormaient 
dans  la  verdure  tombent  comme  une  pluie 
sur  nous,  sauterelles,  scarabées,  lézards 
ou  mauvais  petits  serpents...  Machine  en 
arrière,  et  nous  nous  dégageons,  sans 
avoir  de  mal  ;  c'était  de  la  vase  molle  et 
de  frêles  palétuviers.  Le  Siamois  d'ail- 
leurs n'avait  manqué  l'entrée  du  fleuve 
que  de  quelques  mètres,  et  maintenant 
nous  y  voici,  sûrs  de  notre  marche,  qui 
s'accélère,  aidée  par  le  courant.  C'est 
bien  le  Mékong,  et  tout  est  pour  le 
mieux.  Allons  dormir. 


XI 


Lundi,  2  décembre  4901, 


Vers  trois  heures  cette  nuit,  sous  un 
déluge  où  se  déversaient  toutes  les 
nuées  d'hier,  nous  sommes  venus  nous 
amarrer  parmi  les  roseaux  au  grand 
fleuve,  près  de  ce  village  de  Kampong- 
Luong,  le  lieu  de  la  rive  me  rappro- 
chant le  plus  de  certain  temple,  dédié  aux 
mânes  de  la  reine  mère  du  Cambodge, 
qui   est  là-bas  dans  la  grande   brousse 

16 


ï 


182  UN    PÈLERIN    d'aNGKOE 

et  où  je  veux  faire  en  passant  un  pèle- 
rinage. 

A  présent,  à  la  pointe  de  l'aube,  des  pas 
formidables  me  réveillent...  Ils  font  trem- 
bler la  berge  voisine  et  s'accompagnent 
d'une  musique  de  branches  qui  s'écrasent. 
Par  le  sabord,  ouvert  près  de  ma  tête,  je 
regarde  quels  pesants  visiteurs  m'arrivent. 
Le  jour  à  peine  naissant  m'indique  un 
fouillis  de  roseaux  et  d'arbustes  mouillés, 
qui  semblent  d'un  vert  déjà  trop  intense 
pour  si  peu  de  lumière,  de  même  que  le 
sol  paraît  déjà  trop  rouge.  Et  voici,  dans 
ce  décor  de  l'extrême  matin,  des  bêtes  co- 
lossales qui  surgissent,  s'ébattent  avec  des 
gaietés  lourdes,  ébranlant  la  terre...  On 
croirait  quelque  scène  des  premiers  âges 
du  monde...    Des  éléphants!    Sans   nul 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  183 

doute  les  quatre  éléphants  promis  ;  ils 
arrivent,  ponctuels  au  rendez-vous  ;  quatre 
hommes  vêtus  de  blanc  les  suivent,  leur 
parlent  avec  douceur,  et,  d'un  ordre  donné 
presque  à  voix  basse,  les  immobilisent  là 
juste  en  face  de  moi. 

Quand  les  bons  éléphants  sont  sellés, 
ayant  chacun  sur  la  nuque  un  conducteur 
accroupi  et  sur  le  dos  un  palanquin  sem- 
blable à  une  cabane  cambodgienne,  on 
m'invite  à  prendre  place,  avec  mon  inter- 
prète et  mes  deux  serviteurs.  Nous  par- 
tons à  la  file,  chacun  de  nous  dans  sa 
maisonnette  oscillante.  D'abord  le  village 
à  traverser.  Ensuite  le  marché  où  s'agite 
un  petit  monde  jaune,  arrivé  de  la  brousse 
voisine  à  pied  ou  en  charrette;  on  vend 
des   fruits,  des  graines,  des  poulets  et  de 


184  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

bizarres  poissons  du  Mékong;  nos  élé- 
phants, avertis  de  l'effroi  qu'ils  vont  cau- 
ser, ne  marchent  plus  ici  qu'à  petits  pas 
discrets;  mais,  comme  toujours,  tous  les 
bœufs,  tous  les  buffles  s'enfuient  devant 
la  bête  souveraine,  et  il  y  a  des  manne- 
quins chavirés,  des  jattes  de  lait  renver- 
sées, du  tumulte,  des  cris. 

Après  ce  groupement  isolé  de  vie  hu- 
maine, nous  plongeons  pour  deux  ou 
trois  heures  dans  la  grande  brousse  où, 
sur  notre  chemin,  nous  ne  rencontrerons 
plus  personne.  Ce  n'est  pas  la  forêt  d'om- 
bre comme  au  Siam;  non,  la  brousse, 
cette  brousse  indo-chinoise,  inextricable, 
toujours  pareille,  inutile  et  infinie.  Nous 
suivons  d'étroits  sentiers,  sur  une  terre 
d'un  rouge  de  sanguine,  entre  deux  ri- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  185 

deaux  d'arbustes  d'un  vert  trop  éclatant. 
Des  feuillages  qui  nous  sont  étrangers 
nous  emprisonnent  de  plus  en  plus  dans 
leur  multitude  compacte  :  toute  une  végé- 
tation éternellement  arrosée,  éternelle- 
ment surchauffée,  qui  cependant  n'arrive 
pas  à  jaillir  en  futaie  puissante,  mais  de- 
meure plutôt  chétive,  molle,  d'une  exu- 
bérance malsaine.  Du  haut  de  nos  palan- 
quins, nous  voyons  parfois  des  déploie- 
ments illimités  de  cette  triste  verdure-là, 
qui  dit  l'exil  et  qui  sent  la  fièvre. 

Au  premier  plan,  devant  soi,  toujours 
la  nuque  de  bronze  du  cornac,  et  par  ins- 
tants deux  énormes  oreilles  grises  qui  se 
soulèvent  pour  battre  l'air  comme  des 
éventails.  On  est  royalement  bien  dans 

la    maisonnette    balancée,    à   l'abri    du 

16. 


186  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

soleii  de  feu,  cheminant  d'une  façon  si 
solide  et  sûre,  d'un  pas  qui  ne  bronchera 
jamais,  avec  une  tranquillité  qu'aucun 
obstacle  n'aura  la  force  de  troubler.  Et 
cependant,  à  la  longue,  on  a  le  cœur 
serré  par  la  monotonie  de  cette  brousse, 
qui  se  referme  derrière  vous  en  silence, 
sans  cesse,  sans  merci,  à  mesure  que 
l'heure  passe... 

Nous  faisons  la  halte  méridienne  dans 
une  vieille  bonzerie,  au  pied  de  la  petite 
montagne  qui  sert  de  piédestal  au  mau- 
solée des  rois  cambodgiens.  Ici,  il  y  a  de 
l'eau  courante,  de  vrais  grands  arbres  et 
c'est  un  coin  paradisiaque  au  milieu  du 
désert  de  mauvaise  verdure.  Une  vaste 
salle  en  bois  rougeâtre,  au  toit  contourné. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  187 

n'ayant  guère  pour  murailles  que  des 
stores  de  roseau,  et  décorée  d'immenses 
images  bouddhiques,  sur  papier  de  riz, 
qui  sont  pendues  aux  piliers.  Nous  nous 
y  installons  sur  des  nattes,  très  digne- 
ment accueillis  par  deux  ou  trois  vieil- 
lards bonzes,  et  par  une  grand'mère 
bonzesse  aux  cheveux  blancs  tondus  ras, 
dont  la  figure  parcheminée  porte  cent 
ans.  Nos  éléphants  ont  été  lâchés  dans  la 
brousse,  où  ils  vont  manger  pour  leur 
dîner  quelques  jeunes  arbres.  En  mar- 
chant sur  la  pointe  du  pied,  la  vénérable 
vieille  dame  au  religieux  costume  jaune 
nous  apporte  des  oreillers,  de  forme  car- 
rée, pour  appuyer  notre  tète,  ou  pour 
nous  accouder;  elle  ne  dit  rien,  et  rien 
ne  bouge  dans  ses  traits  que  figèrent  tant 


188  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

d'années  d'un  mysticisme  inintelligible  à 
nos  âmes...  Après  le  repas  de  midi  nous 
nous  endormons  étendus  sur  des  nattes, 
dans  une  sorte  de  paix  monacale  très  par- 
ticulière, entendant  le  bruit  du  ruisseau 
voisin  qui  donne  une  illusion  de  fraîcheur. 

Vers  trois  heures  et  demie,  le  réveil, 
pour  nos  gens  comme  pour  nous-mêmes, 
et  je  commande  de  rappeler  nos  éléphants, 
car  il  est  l'heure  de  se  remettre  en  route. 

Cette  montagne  qui  surplombe  la  bon- 
zerie  est  l'une  de  ces  fantaisies  géologi- 
ques jetées  çà  et  là  au  milieu  des  régions 
basses  du  Cambodge;  un  de  ces  petits 
cônes  abrupts,  isolés,  inattendus,  que 
l'on  appelle  ici  des  pnôm  :  presque  tous 
sont  sacrés  et  servent  de  base  à  un  lieu 
de  prière.  Celui-ci,  déjà  très  pointu  par 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  189 

lui-même,  est  exagéré  encore  par  le  mau- 
solée qui  le  couronne,  et  qui  est  plus 
pointu,  plus  effilé,  qu'aucune  de  nos 
flèches  de  cathédrale;  —  c'est  donc  là- 
haut  que  dorment,  au  milieu  de  cette 
jungle  à  tigres  et  à  singes,  le  plus  près 
possible  du  ciel  plein  d'orages,  les  vieux 
rois  cambodgiens.  Les  cendres  de  la  reine 
mère  viennent  d'y  être  montées  récem- 
ment, après  une  crémation  accomplie  sui- 
vant des  rites  immémoriaux,  avec  un 
cérémonial  de  danses  et  de  musiques 
remontant  sans  nul  doute  à  l'époque 
d'Angkor. 

Il  faut  une  heure  environ  pour  arriver 
de  la  bonzerie  à  la  pagode  consacrée  aux 
mânes  de  cette  vieille  princesse,  et  but 
de  mon  pèlerinage.  C'est  au  baisser  du 


190  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

soleil  que  nous  l'apercevons,  dans  une 
sorte  de  clairière  au  milieu  de  la  brousse. 
Parmi  des  palmiers  hauts  et  frêles,  dont 
les  plumets  verts  dominent  la  jungle 
d'alentour,  elle  nous  apparaît  tout  illu- 
minée des  feux  de  Bengale  du  couchant, 
doucement  éclatante  de  dorures  ternies 
comme  une  vieille  orfèvrerie  précieuse; 
elle  se  mire  dans  un  étang  solitaire  par- 
semé d'îlots  de  lotus  roses;  elle  a  natu- 
rellement de  longues  cornes  d'or,  qui 
partent  en  tous  sens  des  angles  de  la  toi- 
ture; elle  est  posée  sur  un  piédestal  à 
trois  gradins,  au  bord  duquel  des  mons- 
tres aux  attitudes  moqueuses  éclatent  de 
rire,  d'un  effrayant  rire  de  tête  de  mort. 
Et,  entendant  venir  nos  éléphants,  des 
bonzes,  vêtus  de  jaune-citron  et  drapés 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  191 

de  jaune-orange,  ouvrent  les  portes,  puis 
s'arrêtent  en  groupes  étages  sur  les  mar- 
ches du  seuil.  C*est  une  vision  intacte  des 
vieux  âges  de  l'Asie,  qui  nous  attendait 
dans  le  silence  de  ce  lieu  perdu  et  dans 
le  rayonnement  rouge  du  soir. 

Au  dire  de  mon  interprète,  il  serait 
plus  discret  de  ma  part  et  plus  élégant  de 
ne  pas  demander  aux  bonzes,  qui  n'ose- 
raient me  le  refuser,  la  permission  de 
visiter  l'intérieur  de  la  pagode.  Sans  des- 
cendre de  mon  palanquin,  je  me  borne- 
rai donc  à  en  faire  lentement  le  tour. 

C'est  l'art  d'Angkor  que  l'on  retrouve 
ici,  déchu  évidemment  de  ses  proportions 
colossales,  trop  cherché  peut-être,  trop 
maniéré,  mais  d'une  étrangeté  tellement 
exquise  !   Là-bas,  les  énormes  murailles 


i 


192  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

étaient  couvertes  de  broderies  de  pierre. 
Ici,  sous  cette  toiture  fantasque  à  grandes 
cornes  d'or,  on  dirait  la  pagode  toute 
tendue  d'un  vieux  brocart  somptueux, 
qui  scintille  sous  les  rayons  mourants  du 
soleil  —  et  c'est  un  réseau  de  minutieuses 
ciselures  en  stuc  doré,  où  se  mêlent  des 
parcelles  de  cristal  imitant  des  rubis  et 
des  émeraudes.  Quant  aux  portes,  qui 
brillent  d'un  éclat  différent  et  plus 
bleuâtre,  elles  sont  en  mosaïque  de 
nacre. 

Nos  éléphants,  comme  s'ils  avaient 
compris  que  nous  voulions  regarder  sans 
hâte,  font  le  tour  des  terrasses  avec  une 
majesté  somnolente.  L'une  après  l'autre, 
chacune  des  statues  postées  sur  les  re- 
bords nous  adresse  au  passage  sa  grimace 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  193 

d'ironie;  elles  ont  des  corps  d'homme, 
mais  des  figures  d'épouvantail  ;  elles  re- 
présentent les  Esprits  gardiens  des  seuils 
éternels;  leur  présence  suffit  à  indiquer 
un  lieu  mortuaire  et  à  commander  le 
recueillement;  toutes  se  tiennent  les 
jambes  écartées,  les  mains  posées  sur  les 
genoux  plies,  ayant  l'air  de  se  baisser 
ainsi  pour  mieux  rire  —  rire  des  fragi- 
lités humaines  sans  doute,  rire  de  la  nais- 
sance et  rire  de  la  mort...  Ainsi  que  les 
parois  de  la  pagode,  tous  les  monstres 
en  sentinelle  sont  couverts  de  ciselures 
dorées  et  de  facettes  de  cristal,  qui  leur 
font  des  costumes  de  grand  apparat,  un 
peu  défraîchis,  il  est  vrai,  par  les  ans,  et 
tachetés    de  moisissure  grise;    quant    à 

leurs  visages,  ils  nous  sont  déjà  connus; 

17 


194  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

ils  ont  été  copiés  sur  les  bas-reliefs  millé- 
naires d'Angkor-Vat.  Mais  pourquoi  ces 
attitudes  convulsées  par  le  rire  macabre, 
dans  ce  lieu  de  l'apaisement  suprême? 
Pour  nous,  quel  abîme  de  mystère,  qu'une 
telle  conception  des  tomi)eaux  ! . . . 

Quand  nous  avons  fini  de  contourner 
la  pagode,  quand  nous  revenons  devant 
les  portes  de  nacre,  il  n'y  a  plus  que  les 
ors  de  la  toiture,  ses  courbes  un  peu  chi- 
noises et  ses  longues  cornes  qui  brillent 
d'un  éclat  ardent;  le  soleil  achève  de  se 
noyer  dans  les  verdures  sans  fin  de  la 
plaine;  il  n'illumine  plus  les  murailles, 
et  nous  voyons  ces  vieux  brocarts,  déjà 
fanés  par  les  pluies  de  beaucoup  de  sai- 
sons, s'éteindre  en  des  nuances  rares,  où 
miroitent,  par  places  seulement,  des  es- 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  193 

pèces  de  broderies  de  cristal.  Les  bonzes, 
pour  nous  faire  honneur,  sont  restés  sur 
les  marches.  Et  tout  cela  —  pagode,  per- 
sonnages en  robe  jaune  qui  ne  bougent 
pas,  esprits  funéraires  qui  rient  au  bord 
des  terrasses  en  s'appuyant  des  mains 
sur  leurs  genoux  écartés  —  se  reflète  dans 
les  eaux  mortes  de  l'étang,  où  les  lotus, 
fleurs  du  plein  jour,  commencent  de  rap- 
procher et  de  fermer  leurs  larges  pétales 
roses  parce  que  l'ombre  du  soir  approche. 
Sur  ces  magnificences  surannées,  on  sent 
de  plus  en  plus  descendre,  avec  le  cré- 
puscule, la  paix  des  isolements  pro- 
fonds. 

Il  est  l'heure  de  nous  en  aller,  et  le 
pas  de  nos  éléphants  redevient  rapide 
pour  le  départ.  Nous  nous  replongeons 


196  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

dans  ces  étroits  sentiers,  où  tout  le  temps 
la  verdure  nous  enserre  et  nous  frôle. 
Une  fois  de  plus  la  brousse  se  referme  sur 
nous,  l'éternelle  brousse,  se  hâtant  de 
nous  cacher  la  clairière  magique  où,  peut- 
être,  rôde  encore  un  peu  l'âme  incompré- 
hensible d'une  vieille  reine  d'Extrême- 
Asie. 

Nuit  noire,  quand  les  bonnes  bêtes 
géantes  s'agenouillent  pour  nous  déposer 
au  village  de  ce  matin,  près  de  la  berge. 
Le  bateau  nous  attendait  là  sous  pression, 
et  je  fais  appareiller  pour  continuer  de 
redescendre  le  Mékong.  C'est  l'époque  de 
l'année  où  les  eaux  des  lacs  du  Siam  se 
déversent  dans  le  grand  fleuve,  et  nous 
partons  de  toute  la  vitesse  de  la  machine, 
aidée  de  la  vitesse  du  courant.  Un  peu 


UN    PÈLERIN    D  ANGKOR  197 

après  minuit,  nous  sommes  de  retour  à 
Pnom-Penh,  la  ville  presque  coloniale 
française,  et  amarrés  devant  les  jardins 
du  gouverneur. 


17. 


XII 


Mardi,  3  décembre  i90i- 


A  Pnom-Penh  jusqu'au  minuit  suivant, 
après  quoi  il  faudra  se  replier  sur  Saigon, 
pour  être  rentré  à  bord  dans  les  délais 
militaires.  Pluie  chaude  et  torrentielle 
tout  le  jour. 

C'est  ce  soir,  à  neuf  heures,  que  le 
vieux  roi  Norodon  doit  me  recevoir.  Le 
gouverneur  ayant  eu  l'extrême  bonté  de 
lui  dire  que  je  n'étais  pas  un  simple  aide 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  199 

de  camp,  mais  un  «  lettré  de  France  », 
i      il  paraît  que  ce  sera  une  grande  récep- 
tion, où  figurera  le  corps  de  ballet  de  la 
I      cour. 

i  La  pluie  tombe  encore  en  déluge  quand 

la  voiture  du  gouverneur  vient  me  cher- 
cher pour  me  conduire  au  palais.  Nuit 
étouffante,  malgré  l'arrosage  à  grande 
eau  qui  nous  vient  du  ciel  noir,  et  trajet 
sous  des  arbres  confus,  par  des  avenues 
obscures  où  rien  ne  semble  vivre.  Mais 
éblouissement  de  lumière  à  l'arrivée, 
~  quand  des  serviteurs  se  précipitent  avec 
■'  de  larges  parapluies  asiatiques  pour  nous 
faire  descendre,  et  nous  protéger  jusqu'à 
la  salle  de  réception. 

Elle  est  immense,  cette  salle,  mais  elle 
n'a  pas  de  murailles,  rien  qu'un  toit  sou- 


200 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


tenu  en  l'air  par  de  .très  hautes  colonnes 
bleues.  Dans  des  girandoles  et  sur  des 
torchères  cambodgiennes  en  argent  —  oii 
naguère  encore  ne  brûlaient  que  des 
mèches  imbibées  d'huile  —  la  lumière 
électrique  vient  d'être  récemment  ins- 
tallée ;  un  peu  déconcertante  ici,  elle  écla- 
bousse avec  brutalité  la  foule  des  prin- 
cesses, des  suivantes,  des  serviteurs,  des 
musiciens,  les  cinq  ou  six  cents  personnes 
accroupies  à  terre  sur  des  nattes  :  rien 
que  des  costumes  blancs,  des  draperies 
blanches,  et  beaucoup  de  bras  nus,  de 
seins  nus  d'une  couleur  de  bronze  clair. 
L'orchestre,  dès  que  nous  paraissons, 
commence  une  musique  d'Asie  qui  tout 
de  suite  nous  emporte  dans  les  lointains 
de  l'espace  et  du  temps.   Elle  est  douce 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  201 

et  puissante,  donnée  par  une  trentaine 
d'instruments  en  métal  ou  en  bois  sonore 
que  l'on  frappe  avec  des  bâtons  veloutés. 
Il  y  a  des  tympanons,  des  claquebois  au 
clavier  très  étendu,  et  des  carillons  de 
petits  gongs  qui  vibrent  à  la  façon  des 
pianos  joués  avec  la  pédale  forte.  La 
mélodie  est  triste  infiniment,  mais  le 
rythme  s'accélère  en  fièvre  comme  celui 
des  tarentelles. 

Sur  une  estrade,  on  nous  fait  asseoir 
près  du  lit  de  repos  aux  matelas  dorés 
où  le  vieux  roi  infirme  et  presque  mori- 
bond va  venir  s'étendre.  Près  de  nous, 
sur  une  table  également  dorée,  on  a  posé 
des  coupes  à  Champagne,  et  des  boîtes  en 
or  rouge  du  Cambodge  remplies  de  ciga- 
rettes. Nous  dominons  la  salle,  dont  le 


202  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

milieu,  tapissé  de  nattes  blanches  et  assez 
vaste  pour  y  faire  manœuvrer  un  bataillon, 
reste  vide  :  c'est  là  que  le  spectacle  du 
ballet  nous  sera  offert.  Des  potiches  trop 
grandes,  où  trempent  des  feuillages 
nuancés  comme  des  fleurs,  sont  posées 
au  pied  de  chacune  de  ces  colonnes  bleues, 
qui  laissent  paraître  dans  leurs  intervalles, 
au-dessus  de  la  foule  en  vêtements  clairs, 
le  noir  de  la  nuit  pluvieuse,  l'obscurité 
profonde  du  ciel;  en  ce  moment  elles 
laissent  surtout  paraître  la  pluie,  qui 
s'abat  en  déluge  plus  furieux  et  dont  les 
moindres  gouttelettes,  en  passant  dans 
cette  vive  lumière  électrique,  jettent  tous 
les  feux  du  prisme,  brillent  tellement 
qu'on  croirait  voir  tomber  des  pierreries 
par   milliers,  des    diamants  en  cascade. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  203 

Deux  portes  là-bas  donnent  sur  l'inté- 
rieur du  palais,  et  c'est  par  là  que  vont 
arriver  les  ballerines.  La  chaleur  reste 
accablante,  malgré  les  larges  éventails 
que  des  serviteurs  ne  cessent  d'agiter  au- 
dessus  de  nos  tètes.  Et  partout  des  vols 
d'insectes,  affolés  par  l'éclat  des  giran- 
doles, tourbillonnent  innombrables,  mous- 
tiques, éphémères,  scarabées  bruissants 
ou  grandes  phalènes. 

11  tardait  à  paraître,  1&  roi,  et  mainte- 
nant des  serviteurs  apportent  et  déposent 
sur  un  coussin  près  de  nous  sa  couronne 
et  son  sceptre  d'or,  garnis  de  gros  rubis 
et  de  grosses  émeraudes.  Il  est  décidé- 
ment  trop    malade',     il    nous    prie    de 

1.  Il  est  mort  peu  de   temps  après.  Et  c'est  son 
successeur,  le  roi  Sisovath,  qui  est  venu  en  France, 


204  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

l'excuser  et  nous  envoie  les  attributs  sou- 
verains, pour  bien  nous  marquer  que  la 
réception  quand  même  est  royale. 

Le  spectacle  va  donc  commencer  sans 
lui.  La  musique,  tout  à  coup,  se  fait  plus 
sourde  et  plus  mystérieuse,  comme  pour 
annoncer  quelque  chose  de  surnaturel. 
L'une  des  portes  du  fond  s'ouvre;  une 
petite  créature  adorable  et  quasi  chimé- 
rique se  précipite  au  milieu  de  la  salle  : 
une  Apsara  du  temple  d'Angkor  !  Impos- 
sible d'en  donner  l'illusion  plus  parfaite  ; 
elle  a  les  mêmes  traits  parce  qu'elle  est  de 
la  même  race  pure,  elle  a  le  même  sou- 

où  il  a  commis  l'aimable  faute  de  montrer  aux 
Parisiens  quelques-unes  des  ballerines  de  la  cour  ; 
on  ne  devrait  pas  profaner  et  diminuer  de  tels  spec- 
tacles en  les  produisant  ainsi  en  dehors  de  leur 
cadre. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  205 

rire  d'énigme,  les  paupières  baissées  et 
presque  closes,  la  même  gorge  de  toute 
jeune  vierge,  à  peine  voilée  sous  un 
mince  réseau  de  soie.  Et  son  costume  est 
scrupuleusement  copié  sur  les  vieux  bas- 
reliefs,  mais  copié  en  joyaux  vrais,  en 
étoffes  magnifiques  ;  des  espèces  de  gaines 
en  drap  d'or  emprisonnent  ses  jambes  et 
ses  reins.  Le  visage  tout  blanc  de  fard  et  les 
yeux  allongés  artificiellement,  elle  porte 
une  très  haute  tiare  d'or,  mouchetée  de 
rubis,  dont  la  pointe  s'effile  comme  celle 
d'un  toit  de  pagode,  et,  aux  épaules,  des 
espèces  d'ailerons,  de  nageoires  de  dau- 
phin, en  or  et  pierreries.  En  or  également 
et  en  pierreries,  sa  large  ceinture,  les 
anneaux  qui  ornent  ses  chevilles  et  ses 

bras  nus  couleur  d'ambre  un  peu  rose. 

18 


I 


206 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


Seule  d'abord  en  scène,  la  petite  Apsâra 
des  vieux  âges,  échappée  du  bas-relief 
sacré,  fait  des  signes  d'appel  vers  cette 
porte  du  fond  —  qui  devient  pour  nous 
la  porte  des  apparitions  féeriques  —  et 
deux  de  ses  sœurs  accourent  la  rejoindre, 
deux  nouvelles  Apsâras,  aussi  étince- 
lantes,  les  hanches  moulées  dans  les 
mêmes  gaines  rigides,  portant  les  mêmes 
tiares  d'or  et  les  mêmes  ailerons  d'or.  Elles 
se  prennent  par  la  main  toutes  trois.  Ce 
sont  des  reines  d'Apsâras  sans  doute,  car 
un  trône  a  été  préparé  pour  les  faire  as- 
seoir. Mais  elles  échangent  une  mimique 
d'inquiétude,  et  recommencent  des  signes 
d'appel,  toujours  vers  cette  même  porte... 
On  était  déjà  émerveillé  d'en  voir  trois. 
Est-ce  que   par  hasard   il    en    viendrait 


^   UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  207 

d'autres?...  Et  c'est  par  groupes  qu'elles 
arrivent,  dix,  vingt,  trente,  parées  en 
déesses  comme  les  premières,  tout  le  tré- 
sor du  Cambodge  est  sur  leurs  têtes  et 
sur  leurs  épaules  charmantes. 

Devant  les  trois  reines  assises,  elles 
vont  exécuter  des  danses  rituelles,  qui 
sont  des  danses  presque  sur  place  et  plu- 
tôt des  frémissements  rythmés  de  tout 
leur  être.  Elles  ondulent  comme  des  rep- 
tiles, ces  petites  créatures  sveltes,  adora- 
blement  musclées  et  qui  semblent  n'avoir 
pas  d'os.  Parfois  elles  étendent  les  bras  en 
croix,  et  alors  l'ondulation  serpentine 
commence  dans  les  doigts  de  la  main 
droite,  remonte  en  suivant  le  poignet, 
l'avant-bras,  le  coude,  l'épaule,  traverse 
la  gorge,    se  continue  du    côté  opposé. 


208 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


suit  l'autre  bras  et  vient  mourir  aux 
extrêmes  phalanges  de  la  main  gauche, 
surchargée  de  bagues. 

Dans  la  vie  réelle,  ces  petites  ballerines 
exquises  sont  des  enfants  très  gardées, 
souvent  même  des  princesses  de  sang 
royal,  que  l'on  n'a  le  droit  ni  d'approcher 
ni  de  voir.  On  les  assouplit  dès  le  début 
de  la  vie  à  ces  mouvements  qui  ne  pa- 
raissent pas  possibles  pour  des  membres 
humains  ;  à  ces  poses  si  peu  naturelles, 
qui  cependant  sont  de  tradition  immé- 
moriale dans  ce  pays,  ainsi  que  l'at- 
testent les  personnages  de  pierre  habi- 
tants des  ruines. 

Elles  vont  mimer  à  présent  des  scènes 
du  Ramayana,  telles  que  jadis  elles  furent 
inscrites  dans  le  grès  dur,  aux  bas-reliefs 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  209 

du  temple  ancestral.  Et  voici  leurs  beaux 
chars  de  guerre  qui  font  leur  entrée,  copiés 
en  petit  sur  ceux  d'Angkor-Vat.  Mais, 
par  une  convention  naïve,  les  éléphants 
qui  devraient  les  traîner  ont  été  rempla- 
cés par  des  hommes,  marchant  à  quatre 
pattes,  tout  nus  et  tout  jaunes,  coiffés  de 
grosses  têtes  en  carton  avec  trompes  et 
oreilles  articulées.  Alors  nous  assistons  à 
des  épisodes  gracieux  ou  tragiques,  à  des 
combats  contre  des  monstres,  surtout  à 
des  défilés  de  cortèges  pour  célébrer  des 
victoires.  On  voit  une  petite  reine  de 
quatorze  à  quinze  ans,  très  constellée, 
très  fardée,  idéale  sur  son  char  de  guerre, 
poursuivie  par  les  déclarations  d'amour 
d'un  jeune  guerrier  et  les  repoussant  avec 

une    grâce   infiniment    chaste  ;   on    voit 

18. 


210 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


mille  choses  délicates  et  charmantes,  qui 
témoignent  de  l'art  le  plus  affiné.  Cha- 
que fois  qu'une  théorie  d'Apsâras  se 
retire  par  l'une  des  portes  du  fond,  une 
autre  théorie  apparaît  à  l'autre  porte  et 
vient  lentement  occuper  la  salle.  Il  en 
est  quelques-unes,  de  ces  petites  fées  tout 
en  or,  qui  peuvent  bien  avoir  sept  ou 
huit  ans,  et  qui  défilent,  peintes  comme 
des  idoles,  casquées  de  trop  hautes  tiares, 
avec  des  ailerons  de  pierreries  aux 
épaules,  dignes  et  graves  en  des  attitudes 
hiératiques. 

Une  chaleur  de  plus  en  plus  lourde 
s'exhale  de  cette  foule,  qui  se  parfume 
au  musc  et  aux  fleurs;  la  pluie  torren- 
tielle continue  d'emplir  le  fond  du 
tableau  avec  son  ruissellement  de  gemmes 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  211 

brillantes  ;  de  toute  la  brousse  alentour, 
des  myriades  de  bestioles  ailées  ne 
cessent  de  se  précipiter  vers  les  lustres 
et  les  torchères  ;  il  vient  aussi  de  grandes 
chauves-souris  et  des  oiseaux  nocturnes  ; 
l'exubérante  vie  animale,  dont  l'air  est 
rempli  à  l'excès,  nous  enveloppe  et  nous 
pénètre. 

Maintenant  voici  le  «  Roi  des  Singes  » 
qui  arrive  avec  son  masque  d'or,  grima- 
çant, —  tel,  il  va  sans  dire,  que  je  l'ai 
vu  là-bas  sculpté  sur  les  murs  des  vieux 
temples.  Lui  aussi  prend  des  poses  qui 
ne  sont  pas  naturelles,  pas  possibles  (les 
poses  des  bas-reliefs,  toujours);  ses  mem- 
bres jeunes  ont  été  de  très  bonne  heure 
accommodés  à  ces  exigences  de  la  tradi- 
tion. A  sa  suite,  toute  l'armée  des  Singes 


là 


212 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


envahit  la  scène  :  petites  filles  encore, 
petites  princesses  masquées  en  épouvan- 
tail,  mais  dont  les  gorges  naissantes  se 
dessinent  sous  les  précieuses  soies  légè- 
res. Et  il  s'agit,  pour  cette  étonnante 
mais  peu  redoutable  cohorte,  d'aller  déli- 
vrer la  belle  Sita,  que  des  démons  tien- 
nent captive,  très  loin,  dans  une  île... 
Nous  sommes  en  plein  Ramayana,  et  les 
mêmes  spectacles  évidemment  devaient 
se  donner  à  Angkor-Thôm,  on  devait  y 
porter  les  mêmes  costumes;  cette  soirée 
achève  de  nous  faire  concevoir  ce  que 
furent  les  splendeurs  de  la  ville  légen- 
daire. Des  temps  que  nous  croyions  à 
jamais  révolus  ressuscitent  pour  nos 
yeux;  mais  ce  n'est  pas  une  reconstitu- 
tion étudiée  qui   les  fait   revivre;    non, 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  213 

tout  simplement  rien  n'a  changé  ici,  au 
fond  des  âmes  ni  au  fond  des  palais, 
depuis  les  âges  héroïques.  Malgré  ses 
dehors  si  amoindris,  ce  peuple  cambod- 
gien déchu  est  resté  le  peuple  khmer, 
celui  qui  étonna  l'Asie  d'autrefois  par 
son  mysticisme  et  son  faste  ;  on  sait  d'ail- 
leurs qu'il  n'a  jamais  perdu  l'espoir  de 
reconquérir  sa  grande  capitale,  ensevelie 
depuis  des  siècles  sous  les  forêts  du 
Siam,  —  et  c'est  toujours  le  Ramayana, 
l'épopée  si  ancienne  et  si  nébuleuse,  qui 
continue  de  planer  sur  son  imagination  et 
de  guider  son  rêve. 

Puisse  la  France,  protectrice  (?)  de  ce 
pays,  comprendre  que  le  ballet  des  rois 
de  Pnom-Penh  est  un  legs  sacré,  une 
merveille  archaïque  à  ne  pas  détruire  ! . . . 


214  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 


Vers  une  heure  du  matin,  dans  la  nuit 
noire  et  sous  la  pluie  chaude,  nous  quit- 
tons le  palais  de  Norodon,  et  je  vais  faire 
appareiller  la  mouche  à  vapeur  qui  m'at- 
tend. Je  recommence  à  descendre  le 
cours  du  Mékong,  dans  d'épaisses  et 
pesantes  ténèbres  où  s'évanouit  pour 
moi  la  vision  des  petites  fées  du  Ra- 
mayana. 

Et  après-demain  il  faudra  être  de 
retour  à  Saigon,  la  ville  au  mauvais 
charme  d'alanguissement  et  de  mort, 
reprendre  mon  poste  près  de  l'amiral, 
parmi  mes  compagnons  d'exil  ;  me  re- 
cloîtrer entre  les  étouffantes  murailles  en 
fer  de  ce  cuirassé,  qui,  depuis  bientôt 
vingt-deux  mois,  vient  de  nous  promener 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


215 


au  milieu  de  toutes  les  houles  des  mers 
de  Chine,  mais  qui  sommeille,  à  présent, 
le  long  d'un  quai  morbide  où  la  verdure 
des  arbres  est  trop  verte  et  le  sol  triste- 
ment rouge. 


XIII 


Octobre  4940. 


Près  de  dix  années  encore  ont  passé  sur 
ce  pèlerinage.  Et  maintenant  l'heure  est 
venue  très  vite,  à  pas  de  loup,  l'heure 
qui  me  semblait  ne  devoir  jamais  venir, 
l'heure  crépusculaire  de  la  vie  où  toutes 
les  choses  terrestres  s'éloignent,  dimi- 
nuent, s'estompent  en  grisailles. 

Après  un  peut-être  dernier  été  lumi- 
neux passé   en   Orient,    je    suis   rentré 


UN    PÈLERIN    d'aXGKOR  217 

depuis  ce  matin  clans  ma  maison  fami- 
liale. Il  fait  beau  aujourd'hui,  dans  ce 
coin  de  France  ofi  mes  yeux -s'ouvrirent, 
il  fait  calme  sous  un  ciel  bleu  ;  mais  le 
soleil,  resté  clair  et  chaud,  a  cependant 
un  commencement  de  pâleur  qui  sonne 
le  déclin  de  la  saison,  qui  ajoute  à  la  mé- 
lancolie de  mon  retour. 

Et  voici  que  le  hasard  me  ramène  dans 
ce  réduit  qui  fut  mon  «  musée  »  d'enfant, 
—  une  chambrette  dont  je  ne  songe  pour 
ainsi  dire  jamais  plus  à  ouvrir  la  porte, 
mais  que  je  laisse  subsister  comme  lieu 
de  souvenir  ;  les  pauvres  choses,  qui  me 
firent  jadis  tant  songer  à  des  pays  loin- 
tains, s'y  dessèchent  et  s'y  émiettent  dans 
leurs  petites  vitrines,  comme  des  momies 

à  l'abandon  dans  leur  hypogée. 

19 


218 


UN   PELERIN    D  ANGKOR 


On  y  sent  une  odeur  vieillotte  de  cam- 
phre, d'oiseaux  empaillés,  de  je  ne  sais 
quoi  de  mort,  et  il  y  fait  triste,  ce  soir, 
indiciblement...  J'ouvre  la  fenêtre...  Mais 
je  crois  que  tout  y  est  plus  lugubre,  au 
contraire,  quand  j'y  ai  fait  pénétrer  les 
rayons  d'un  soleil  de  soir  d'octobre... 
Ahl  une  guêpe  y  est  entrée  en  même 
temps...  Oui,  je  me  rappelle  qu'autre- 
fois il  y  venait  aussi  beaucoup  de  guêpes, 
car  ce  cabinet  donne  sur  des  jardins,  de 
vieux  jardins  de  province  un  peu  trop 
enclos,  mais  dont  les  murs  sont  tapissés 
de  vignes  et  de  rosiers... 

J'y  pense  tout  à  coup;  ce  numéro 
suranné  d'une  revue  coloniale  contenant 
les  images  qui  furent  les  premières  à  me 
révéler  les  ruines  d'Angkor,  il  doit  être 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  219 

toujours  là,  derrière  un  rideau.  Com- 
ment donc  n'ai-je  pas  eu  l'idée  de  le 
chercher  à  mon  retour  d'Extrême-Asie? 
Je  vais  tenter  de  le  trouver,  dans  ce 
recoin,  sous  la  poussière  déposée  comme 
une  impalpable  cendre. 

Elle  fut  certainement  décisive,  l'in- 
fluence qu'exerça  ce  musée  sur  l'orien- 
tation de  ma  vie.  Il  en  va  de  même  pour 
la  plupart  des  hommes,  simples  jouets 
de  leurs  impressions  initiales;  des  riens, 
longuement  regardés  au  premier  âge, 
suffisent  pour  infléchir,  dans  un  sens  ou 
dans  un  autre,  toute  la  suite  de  leur  des- 
tinée. Et  ce  soir —  est-ce  parce  que  je  ne 
l'ai  pas  revu  depuis  de  longs  mois,  ce  mi- 
nuscule musée  —  pour  un  peu  ses  sorti- 
lèges agiraient  encore  ;  les  pauvres  choses 


220 


UN    PELERIN    D ANGKOR 


de  ses  étagères  me  donneraient  presque 
l'inquiétude  et  le  frisson  de  pays  incon- 
nus, vers  lesquels  m'évader  et  courir... 
Quel  mouvement  puéril!  Mais  c'est  fini, 
tout  cela;  de  l'inconnu,  il  n'en  existe 
plus,  et  j'ai  vidé  la  coupe  des  aventu- 
res!... Derrière  cette  vitre,  tel  oiseau 
éclatant  qui  me  faisait  rêver  des  «  colo- 
nies »,  mais  j'ai  erré  au  plus  impéné- 
trable des  forêts  qu'il  habita.  Telle 
humble  calebasse  aux  dessins  barbares, 
que  je  considérais  comme  une  précieuse 
curiosité,  mais  j'ai  vécu  parmi  les  noit*s 
Yoloffs  qui  excellent  à  les  graver  ainsi,  à 
l'ombre  de  leurs  toits  de  roseaux,  de- 
vant leurs  horizons  de  sa,bles.  Telle 
pagaie  accrochée  contre  le  ftiur  et  qui 
évoquait  pour  moi  les   «   sauvages  des 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  221 

îles  »,  mais  les  Polynésiens  m'ont  appris 
à  manœuvrer  les  pareilles,  en  camara- 
derie avec  eux,  dans  leurs  pirogues 
balancées  sur  les  houles  du  Grand 
Océan...  Alors,  vraiment,  ce  n'était  que 
çaj  le  monde?  Ce  n'était  que  ça,  la  vie?..* 
Ah  !  j'ai  retrouvé  le  numéro  de  la  revue 
coloniale,  révélateur  d'Angkor.  Sur  le 
papier  jauni,  les  images,  combien  elles 
sont  imparfaites  et  maladroites,  auprès 
des  belles  illustrations  que  l'on  fait  de 
nos  jours;  c'est  qu'elles  datent  déjà  d'un 
demi-siècle,  hélas  !  Elles  sont  très  fidèles 
cependant  et  voici  bien  les  hauts  donjons 
à  silhouette  de  tiare,  que  maintenant  j'ai 
contemplés  en  réalité,  au  soleil  tropical 
ou  sous  les  nuées  des  orages  de  là-bas* 

y  Dès  que  j'ai  revu   les   si  modestes   gfa- 

19. 


222 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


vures,  tout  de  suite,  bien  entendu,  les 
impressions  delà  première  fois  se  repré- 
sentent en  foule  à  ma  mémoire  ;  même 
ces  phrases  emphatiques  A'Ecclésiaste 
qui  avaient  chanté  alors  dans  ma  tête 
d'enfant,  je  les  retrouve  comme  si  elles 
étaient  d'hier  ;  «  J'ai  tout  essayé,  tout 
éprouvé...  Au  fond  des  forêts  du  Siam, 
j'ai  vu  l'étoile  du  soir  se  lever  sur  les 
ruines  de  la  mystérieuse  Angkor...  » 

Eh!  Mais  c'est  aujourd'hui  ce  morne 
retour  au  foyer  dont  j'avais  eu  le  pres- 
sentiment si  net,  le  retour  suprême,  avec 
une  âme  très  lasse  et  des  cheveux  blan- 
chissants !  Il  n'y  a  pas  d'illusion  à  se 
faire,  c'est  aujourd'hui,  et  le  cycle  de  ma 
vie  est  clos... 

Des  guêpes  encore  viennent  d'entrer, 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  223 

et  des  mouches  bourdonnantes;  devant 
les  petites  vitrines  scellées  et  les  petites 
choses  mortes,  elles  décrivent  leurs 
courbes  folles  ;  l'époque  est  proche 
cependant  où  elles  vont  s'endormir  ou 
mourir;  mais  c'est  par  esprit  de  tradi- 
tion elles  aussi,  sans  doute,  qu'elles  ont 
tenu  à  reparaître  gaiement  dans  ce  lieu  si 
longtemps  fermé  où  elles  avaient  l'habi- 
tude, autrefois,  de  danser  leurs  rondes 
en  ma  compagnie.  Les  moindres  bestio- 
les, on  le  sait,  refont  éternellement  les 
mêmes  choses  aux  mêmes  places,  ainsi 
que  les  moindres  mousses  ou  fleurettes 
sauvages  revivent^  pendant  des  siècles 
dans  le  même  coin  des  bois. 

Pour  feuilleter  la  vénérable  revue  dé- 
modée, je    me    suis    assis    près    de  la 


224 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


fenêtre  ouverte.  Le  soleil  de  fin  octobre 
s'abaisse  sur  cette  plaine  de  l'Aunis  que 
j'aperçois  par-dessus  les  toitures  proches 
et  les  remparts.  A  l'horizon  extrême,  il  y 
a  encore  ces  mêmes  bois  qui  voisinent 
avec  ceux  de  la  Limoise  et  dont  la  ligne 
de  contours  n'a  pas  été  changée.  Dans  le 
lointain  des  prairies,  la  Charente  dessine 
sa  mince  traînée  qui  brille,  —  et  jadis 
elle  représentait  pour  moi  la  porte  de 
l'inconnu,  cette  rivière  par  où  les  navires 
s'en  allaient  aux  pays  exotiques,  aux 
«  colonies  »  ;  mais  où  donc  me  mènerait- 
elle  à  présent,  vers  quels  Océans  que  je 
n'aie  pas  explorés?...  Dans  la  revue  posée 
sur  mes  genoux,  je  découvre  des  images 
qui  ne  m'avaient  pas  frappé  ou  dont 
j'avais  perdu  1©  souvenir  :  voici  bien  le 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  225 

grand  masque  de  Brahma,  avec  son 
expression  moqueuse,  tel  qu'il  m'apparut 
un  soir  dans  la  forêt  d'ombre,  multiplié 
d'une  façon  effarante  et  me  regardant  du 
haut  des  Tours  à  quatre  visages;  je  ne 
me  doutais  pas  qu'il  fût  resté  tant  d'an- 
nées à  me  guetter  ici,  sur  une  étagère 
poudreuse,  parmi  les  bibelots  intimes  de 
itlon  enfance.  Sur  la  page  que  je  tourne 
ensuite,  voici  trois  Apsâras  des  bas- 
reliefs,  avec  leurs  gorges  rondes  copiées 
sur  des  modèles  qui  palpitaient  il  y  a 
mille  ans  ;  elles  me  ramènent  à  l'esprit  le 
ballet  des  rois  de  Pnom-Penh  qui  fut 
comme  l'apothéose  terminant  mon  pèle- 
Hilage  ;  tout  un  scintillement  d'or,  de 
fcouleur  et  de  lumière  à  peine  possible  à 
toticevoir   ici,    au    milieu    de   ce   cadre 


226 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


apaisé  d'une  arrière-saison  en  ma  pro- 
vince natale,  pendant  que  volent  autour 
de  moi  les  dernières  guêpes  d'un  été. 
Mes  yeux  distraits  vont  des  feuillets  que 
je  parcours  à  l'horizon,  doré  en  tristesse 
par  ce  soleil  couchant.  Si  rien  n'a  changé 
dans  mon  musée  d'autrefois,  tout  égale- 
ment est  resté  pareil  dans  ces  quartiers 
de  ma  ville  de  plus  en  plus  désuète,  d'où 
la  vie  maritime  peu  à  peu  se  retire  :  les 
mêmes  pans  de  murs,  garnis  des  mêmes 
jasmins  et  des  mêmes  lierres,  les  mêmes 
toits  en  tuiles  romaines  jaunis  par  la 
rouille  du  temps,  les  mêmes  chemi- 
nées dont  je  reconnais  si  bien  tous  les 
profils  sur  le  ciel  de  cette  fin  d'une  jour- 
née d'automne.  Les  arbres  des  jardins, 
qui  étaient  déjà  vieux  quand  J3  commen- 


DN    PÈLERIN    d'aNGKOR  227 

çais  la  vie,  n'ont  pas  sensiblement  vieilli 
depuis.  Les  grands  ormeaux  des  rem- 
parts, qui  étaient  déjà  séculaires,  sont 
là  toujours,  formant  une  aussi  magni- 
fique ceinture  avec  leurs  mêmes  cimes 
vertes  *.  Et  quand  tout  s'est  conservé 
immuable  dans  les  entours,  comment 
imaginer,  admettre  que  l'on  est  soi- 
même  non  loin  de  finir,  tout  simplement 
parce  que  l'on  atteindra  bientôt  le 
nombre  d'années  compté  sans  merci  à  la 
moyenne  des  existences  !  Mon  Dieu,  finir, 
quand  on  ne  sent  rien  en  soi  qui  ait 
changé,  et  que  le  même  élan  vous  em- 
porterait vers  l'aventure,  vers  l'inconnu 

1.  Bien  entendu,  un  conseil  de  pauvres  petits 
édiles,  pour  se  conforme;-  au  mot  d'ordre  des  nou- 
velles couches,  vient  de  voter  stupidement  leur 
destruction. 


228 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


s'il  en  restait  quelque  part  !  Est-ce  poa^ 
sible,  hélas!  devant  cet  humble  mais 
immuable  décor  qui  devrait  pourtant,  à 
ce  qu'il  semble,  vous  envelopper  d'une 
protection,  vous  imprégner  un  peu  de 
sa  faculté  de  durer,  devant  tout  cela  qui 
si  aisément  s'éternise,  avoir  été  un  enfant 
pour  qui  le  monde  va  s'ouvrir,  avoir  été 
celui  qui  vivra,  et  ne  plus  être  que  celui 
qui  a  vécu!... 

Et  cependant,  de  cette  vie  si  brève, 
éparpillée  par  toute  la  terre,  j'aurai 
retiré  quelque  chose,  une  sorte  d'ensei- 
gnement qui  ne  suffit  pas  encore  mais 
qui  est  déjà  pour  apporter  une  ébauche 
de  sérénité.  Tant  de  lieux  d'adoration 
éperdue  que  j'ai  rencontrés  sur  ma  route 
et  qui   répondent  chacun   à   une   forme 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  229 

particulière  de  l'angoisse  humaine,  tant 
de  pagodes,  de  mosquées,  de  cathé- 
drales, où  la  même  prière  s'élève  du  fond 
des  âmes  les  plus  diverses  !  Tout  cela  ne 
m'a  pas  fait  entrevoir  seulement  cette 
demi-preuve  si  froide  de  l'existence  d'un 
Dieu  que  l'on  indiquait  dans  les  cours 
de  philosophie  de  ma  jeunesse,  et  qui 
est  du  rabâchage  aujourd'hui  :  «  la  preuve 
par  le  consentement  unanime  des  peu- 
ples ».  JXon,  mais  ce  qui  importe  infi- 
niment plus,  c'est  qu'un  tel  ensemble 
de  supplications,  de  larmes  brûlantes, 
implique  la  confiance  presque  univer- 
selle que  ce  Dieu  ne  saurait  être  qu'un 
Dieu  de  pitié.  Ohl  certes,  je  ne  prétends 
nullement   dire    là    une    chose    un    peu 

neuve  ;  je  ne  veux  que  joindre,  à  tant  de 

20 


I 


230 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


milliers  d'autres  témoignages,  le  mien, 
parce  qu'il  est  attendu  peut-être  par 
quelques-uns  de  mes  frères.  A  mesure  que 
les  siècles  s'accumulaient  sur  l'huma- 
nité, les  dieux  si  farouches  qu'elle  avait 
d'abord  imaginés  au  sortir  de  sa  nuit 
originelle  ont  graduellement  fait  place  à 
des  conceptions  plus  douces,  moins  gros- 
sières et,  sans  doute,  moins  inexactes. 
A  mesure  que  la  pitié  des  uns  pour 
les  autres,  la  fraternelle  pitié  prêchée 
par  Bouddha  et  par  Jésus,  faisait  son 
chemin  dans  nos  âmes  aux  tendances 
plutôt  féroces,  la  notion  se  fortifiait  en 
nous  qu'il  devait  y  avoir  quelque  part 
une  Pitié  suprême  pour  entendre  nos 
cris,  —  et  alors  les  sanctuaires  deve- 
naient de  plus  en  plus  des  lieux  de  sup- 


UN    PÈLERIN    d'aXGKOR  231 

plications  et  de  pleurs.  Dans  les  mos- 
quées (le  l'islam,  depuis  le  Moghreb  jus- 
qu'à la  Mecque,  tous  les  jours  des  hom- 
mes innombrables,  le  front  battant  la 
terre,  font  appel  à  la  Miséricorde  d'Allah! 
Le  jaloux  et  sombre  Jéhovah  des  Hébreux 
s'est  effacé  devant  le  Christ,  —  et  j'ai  vu 
le  Saint-Sépulcre  qui  est  bien  le  lieu  du 
monde  où  s'entendent  le  plus  de  confiants 
sanglots.  Même  à  Angkor,  des  statues 
bouddhiques,  au  sourire  de  pardon,  se 
sont  assises  devant  les  quatre  portes  de 
la  cella  murée  où  des  hommes  d'il  y  a 
déjà  plus  de  mille  ans  avaient  senti  qu'il 
fallait  cacher  le  Dieu  trop  terrible  de 
leurs  premières  théogonies.  La  souve- 
raine Pitié,  j'incline  de  plus  en  plus  à  y 
croire  et  à  lui  tendre  les  bras,  parce  que 


232 


UN    PELERIN    D  ANGKOR 


j'ai  trop  souffert,  sous  tous  les  ciels,  au 
milieu  des  enchantements  au  de  l'hor- 
reur, et  trop  vu  souffrir,  trop  vu  pleurer 
et  trop  vu  prier.  Malgré  les  fluctuations, 
les  vicissitudes,  malgré  les  révoltes  cau- 
sées par  des  dogmes  étroits  et  des  for- 
mules exclusives,  l'existence  de  cette 
Pitié  suprême,  on  la  sent  plus  que  jamais 
s'affirmer  universellement  dans  les  âmes 
hautes  qui  s'éclairent  à  toutes  les  grandes 
lueurs  nouvelles  *.  De  nos  jours,  il  y  a 


1.  En  France,  notre  admirable  Bergson  qui  vient 
de  culbuter  le  déterminisme  ;  en  Amérique,  Wil- 
liam James  et  les  disciples  qui  le  continuent;  aux 
Indes,  quelques  sages  de  Bénarès  et  d'IIadyar.  Les 
uns  par  l'irréfutable  raisonnement,  les  autres  par 
l'observation  merveilleuse,  tous  aujourd'hui  en  vien- 
nent peu  à  peu  à  consolider  ces  espoirs  que  nos 
ancêtres,  sans  autant  chercher,  savaient  trouver  si 
bien  et  si  naturellement  derrière  les  symboles  des 
religions  intuitives. 


UN    PÈLERIN    d'aNGKOR  233 

bien,  c'est  vrai,  cette  lie  des  demi-intelli- 
gences, des  quarts  d'instruction,  que 
l'actuel  régime  social  fait  remonter  à  la 
surface  et  qui,  au  nom  de  la  science,  se 
rue  sans  comprendre  vers  le  matérialisme 
le  plus  imbécile;  mais,  dans  l'évolution 
continue,  le  règne  de  si  pauvres  êtres  ne 
marquera  qu'un  négligeable  épisode  de 
marche  en  arrière.  La  Pitié  suprême  vers 
laquelle  se  tendent  nos  mains  de  déses- 
pérés, il  faut  qu'elle  existe,  quelque  nom 
qu'on  lui  donne;  il  faut  qu'elle  soit  là, 
capable  d'entendre,  au  moment  des  sépa- 
rations de  la  mort,  notre  clameur  d'in- 
finie détresse,  sans  quoi  la  Création,  à 
laquelle  on  ne  peut  raisonnablement  plus 
accorder  l'inconscience  comme  excuse, 
deviendrait  une  cruauté  par  trop  inadmis- 


234  UN    PÈLERIN    d'aNGKOR 

sible  à   force    d'être  odieuse  et   à  force 
d'être  lâche. 

Et,  de  mes  pèlerinages  sans  nombre, 
les  futiles  ou  les  graves,  ce  faible  argu- 
ment si  peu  nouveau  est  encore  tout  ce 
que  j'ai  rapporté  qui  vaille. 


FIN 


E.   GREVIN   —   IMPRIMERIE   DE   LAGNY   —    1452-1-12. 


BINDING  SECT.      JUN  30  1981 

9/ 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


DS  Viaud,    Julien 

558  Un  pèlerin  d'Angkor 

A6V6